Emeutes: Tout ressemble à un clou pour qui ne possède qu’un marteau.

Il semblerait, du moins à ce jour (06/O7/23), que les « émeutes » qui ont suivi la mort de Nahel soient en train de s’apaiser – comme ils disent – comme si, encore comme ils disent, « l’ordre républicain » était en bonne voie d’être rétabli !

C’est le moment de relever que de tout ce temps où « Paris brulait », deux discours ont coexisté mais se sont ignorés ; celui du maintien de l’ordre et celui de l’analyse du sens de ces « émeutes » par les sciences sociales et politiques, Le premier n’a cessé d’affirmer qu’il serait bien temps, l’ordre (ou par euphémisation l’ordre républicain) une fois rétabli de s’attaquer aux raisons et au sens de ces évènements, alors même que les interventions, dans la presse écrite et audiovisuelle, des sociologues et politistes, montraient que depuis des années les éléments d’analyse de cette situation étaient documentés. Ce qui est frappant c’est que les deux discours ne se rencontrent jamais et que, jamais le premier ne peut tenir compte du second – ce qui rend très pessimiste sur la suite des évènements.

Problème : qu’est ce qui fait qu’il ne peut y avoir rencontre du premier discours avec le second, quand bien même celui-ci se montre capable d’affirmer que la violence éruptive de jeunes hommes, si elle peut s’expliquer n’est pas forcément pertinente ni excusable.

Notre hypothèse est que la logique du premier découle du fait que quand on n’a comme outil qu’un marteau le réel n’est fait que de clous, pour reprendre l’idée de Abraham Maslow (The Psychology of Science, 1966); l’unicité, l’exclusivisme la rend aveugle et sourde à toute analyse qui, on excusera le jeu de mots, ne rentre pas dans les clous tant il est vrai que, dans ce système, « le clou qui dépasse appelle le marteau ».

Cette pensée étatique unique peut se lire suivant deux axes : le premier celui d’une répression proportionnée mais ferme, le second celui d’une pédagogie répétée. Ces deux axes sont articulés par une analyse qui pointe le manque de socialisation d’un certain nombre d’individus qu’on peut qualifier de « sauvageons », auteurs ou victimes d’un « ensauvagement » des comportements, dû à des processus de « décivilisation » et donc à une incapacitation à vivre dans le respect civilisé des autres. L’affirmation qu’il faut une longue imprégnation contrainte pour réduire cette part de barbarie de certaines populations, non seulement rappelle les justifications colonialistes du refus d’accorder le titre et le statut de citoyens à des individus parce qu’ils n’auraient qu’un vernis superficiel de civilisation et de culture, mais légitime que même né en France un immigré reste un immigré et que immigré est un état permanent – une nature.

Au fond, ce que révèle ces « émeutes », c’est la part encore sauvage, barbare voire animale de certains individus, même français de souche, qui, faute d’éducation et/ou d’imprégnation culturelle suffisantes sont inadaptés à la société, dangereux et incapables de se comporter en sujets citoyens responsables.

D’où : leur sauvagerie nécessite une prise en mains policière, judiciaire et sociale pour réduire cette sauvagerie et les arrimer au social. D’où la nécessité d’un maintien de l’ordre pour, d’une part, permettre à l’économie, au politique, à la gestion des affaires sociales de vaquer à leurs occupations, mais aussi, d’autre part, pour éduquer les sauvageons selon le principe pascalien « agenouillez-vous d’abord et vous croirez ensuite » qu’on pourrait ici traduire par « respectez d’abord la loi et vous l’aimerez ensuite ». L’ordre et son maintien sont éducatifs et pédagogiques. Le débat autour des allocations familiales relève à la fois d’une répression (aux relents parfois carrément racistes) mais aussi, sous le nom d’aide à la parentalité du désir d’une police des familles au double sens du terme police : contrainte répressive mais aussi production de pratiques familiales (et donc éducatives) conformes et policées.

Mais, même (relativement) éduqué, le populaire a besoin qu’on lui explique le contenu, le sens et la nécessité de l’évolution de certains dispositifs sociaux et institutionnels qu’il ne peut pas comprendre seul – on l’a bien vu encore récemment à propos des retraites. D’où nécessité de faire de la pédagogie (même si celle-ci se réduit à tenir des discours en bras de chemise). Pour reprendre le titre de Barbara Stiegler « il faut s’adapter », ce que ne comprennent pas celles et ceux qui restent engoncés dans leurs habitudes, leurs façons de penser, leurs certitudes. C’est pourquoi « une reconstruction de l’ordre social [ce que la macronie néolibérale appelle réformes] doit être menée d’en haut » (p. 235), tant le populaire ne peut comprendre. C’est un effort de pédagogie qui est nécessaire pour instruire le peuple de la nécessité, de la pertinence et de la vérité des décisions du haut et, à l’évidence, un tel effort de pédagogie répétée ne peut avoir lieu qu’une fois les conditions de transmission du message établies.

Aussi souple que soit l’usage du marteau, n’avoir qu’un outil (ordre républicain et pédagogie appuyée) à sa disposition ne permet pas d’entendre que le problème n’est vraiment pas de (ré)éduquer le peuple, mais de permettre l’expression et la mise en pratique des droits des membres du corps social ce qui signifierait une visée démocratique (délibération entre égaux) – ce qui éviterait, par exemple, qu’on confonde symboles de la république et marquage de l’espace social par des symboles étatiques, confusion nourrie par l’idéologie néolibérale.

Cela veut dire une révolution démocratique pour dépasser la déploration d’une violence qui remet en question la vérité de l’état comme porteur de l’intérêt général en même temps qu’elle détruit les rares lieux de vie et services publics qui subsistent dans les quartiers populaires.

Cela est une autre histoire qu’il faudra bien écrire si on veut ne pas aller dans le mur.


Yves Bruchon

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