Sur Jeux olympiques pour handicapés
(dits paralympiques)
et visions du handicap
Les jeux paralympiques, et peut-être surtout les commentaires qui les entourent, veulent se présenter comme déclencheur et support « d’une révolution de l’inclusion » ‑‑ voir le discours de Tony Estanguet. En changeant le regard sur le handicap ils veulent favoriser l’inclusion des personnes handicapées, ou plutôt en situation de handicap en obligeant les sociétés, les formations sociales, à faire les aménagements nécessaires pour ne plus handicaper certaines personnes.
Pourquoi et pourquoi pas ?
Si on ne peut exhiber un texte princeps de Vladimir Jankélévitch sur le sport, celui-ci y fait allusion à plusieurs reprises pour, d’une part, louer l’intérêt comme fait de culture symptôme de la condition humaine et d’autre part en dénoncer les méfaits comme fait de culture (alors marchandise) encourageant le nationalisme, le culte de la performance, le culte de la compétition, performance et compétition étant, par ailleurs, constitutifs du sport mais pas sous la forme d’un culte ! C’est cette contradiction qui permet de penser dans le cas du paralympisme l’image renvoyée du handicap.
Le sport peut être considéré comme une manifestation et, plus encore, comme une métaphore de l’effort humain dans son aspiration à l’excellence. Dans le sport, on peut dire que les intentions ne comptent qu’accompagnées d’actions (réussies ou non) et le sport (du moins le sport collectif[1]) est une activité essentiellement ancrée dans l’instant, i.e. dans le moment d’une pure présence, d’un kaïros qui en fait la valeur, esthétique et morale. Le geste sportif, quand il est réussi dans un « je ne sais quoi et un presque rien », exprime cette exigence de faire effort pour saisir l’instant dans la plénitude de sa présence et dans sa fugacité ‑‑ « l’occasion et le manière ».
Ce que peut un corps est, dans les compétitions paralympiques, aussi rapporté à une corporéité marquée par le handicap. À soi seul, par cette exhibition dans le geste sportif d’une corporéité marquée du sceau du handicap, le spectacle des jeux paralympiques est une « révolution de l’inclusion ».
Mais les jeux paralympiques ne sont pas exempts des critiques qu’on peut faire aux jeux olympiques. Bertrand Quentin, dans un article de philomag (01/09/2021), rappelle ces mots de Jankélévitch tirés d’une interview de 1975 : « Le sport, en tant que marchandise, met en jeu […] des intérêts économiques colossaux, parasitaires […] qui le pervertissent. [Il y a de] mauvaises pensées que le sport engendre, alors qu’en principe, il devrait engendrer une fraternité […] le sport [est] destiné à drainer toute la sauvagerie des hommes […] la compétition développe le nationalisme, l’esprit chauvin, à un tel degré qu’on a pu se demander s’il ne vaudrait pas mieux supprimer les Jeux olympiques. Dans cette optique, peut-on parler de crétinisation de masse ? Assurément. Et puis le sport est un tel alibi pour les gouvernements qui ont beaucoup de choses à se reprocher ».
Ce faisant, par cette contradiction même, les jeux paralympiques construisent une image floutée du handicap qui ne facilite pas le changement de regard, comme ils disent.
D’un côté, les jeux paralympiques veulent donner à voir, et donnent à voir non seulement le respect et la prise en compte des personnes en situation de handicap dans leurs différences et leurs singularités, mais aussi, (quoique plus rarement ?) dans l’ordinaire des droits et de la citoyenneté, mais d’un autre côté, par le culte de la performance et par un chauvinisme exacerbé, ils renvoient à ces personnes un idéal non de normalité, mais de normalisation, de performances individuelles, avec cette quasi conviction que « quand on veut, on peut » ‑‑ sous-entendu on n’a pas besoin de grandes politiques sociales inclusives – et il appartient à chacun de gérer au mieux son portefeuille de compétences et d’incompétences (cf. néolibéralisme), certes avec l’aide possible de techniciens.
Le regard des personnes en situation de handicap sur la société telle qu’elle fonctionne dans son courant, le regard sur le handicap doit croiser celui des personnes en situation de handicap sur la société, est alors celui du constat que la société ne les sort de leur invisibilisation au pire, de leur liminalité au mieux, que pour les admirer, les plaindre ou les normaliser, mais toujours dans la condescendance et en les objectivant, objets de l’admiration (ils nous donnent des leçons, ils sont inspirants !) ou objets de compassion, mais jamais, ou rarement, en considérant de possibles pratiques de subjectivation.
L’accent mis sur les prothèses – et soyons clair, bien sûr qu’il faut des prothèses pour les personnes qui en ont besoin ! – produit comme effet pervers qu’un handicapé est un valide moins ce qui lui manque et qui peut être remplacé par une prothèse technique et/ou humaine ; moyennant quoi une personne handicapée, pour peu qu’elle le veuille peut participer de la dignité des êtres normaux ou la retrouver. Ainsi se répand une image « prothésique » (si je puis employer ce terme !) du handicap, en même temps que se développe une vraie lutte de classes pour l’accès aux prothèses les plus perfectionnées et efficaces, les plus individualisées. Cette image du handicap comme déficit, comme manque est aussi portée, voire renforcée par le fait qu’aux jeux paralympiques, la définition des catégories de handicap et la répartition des athlètes dans ces catégories est aux mains des médecins.
Image floutée, disions-nous, image ambigüe. C’est bien là qu’est le problème : si les « handicapés » (comme on dit encore trop souvent) sont perçus comme des « invalidés »[2], les reconnaitre est ce d’abord les rendre visibles, les faire gagner en visibilité en mettant en avant leurs différences et singularités ou faire en sorte qu’ils puissent se mouvoir comme les autres dans l’espace public, i.e. en rendant effectifs leurs droits de citoyens ordinaires – maximisation de l’indifférenciation pour rendre le monde social vivable pour tous. Cette image n’est peut-être que le reflet de l’échec des institutions sociales et politiques à maintenir ou rétablir l’égalité des droits de chacun et de tous, de chacune et de toutes.
Alors : révolution de l’inclusion = révolution tout court ?
Yves Bruchon (07/09/2024)
[1] Voir Stéphane Floccari, Pourquoi le football ? Le mystère du foot selon Platini et Jankélévitch, Les belles lettres, 2020.
[2] Bertrand Quentin, Les Invalidés, Éditions Èrès, 2017 ;