Enseigner, c’est enseigner de manière laïque
La commémoration des exécutions des deux professeurs, Samuel Paty et Dominique Bernard, a, bien sûr, rendu un juste hommage, non pas, comme on l’a laissé entendre un peu trop, à leur façon d’enseigner la laïcité, mais à leur façon d’enseigner de manière laïque.
Cela s’est fait dans la dignité, dans le rappel des grands principes républicains mais, et c’est sans doute inévitable dans ce genre de cérémonie, aussi, le plus souvent, dans le registre de l’émotion – bienveillance et compassion.
Qu’il y ait un danger de réitération des phénomènes qui ont produit ces assassinats est évident – et la réflexion d’Isabelle Bernard disant à son mari après l’assassinat de Samuel Paty « il y en aura d’autres » résonne tragiquement – parce que les entrepreneurs politiques de l’intolérance religieuse et politique (peut être même pas tous islamistes) sont à l’œuvre et ne cessent de recadrer dans leurs schémas de (non)pensée le réel pour manipuler des individus en déshérence existentielle mais aussi parce que l’air du temps appelle à la tolérance envers toute croyance (relativisme) au nom d’un individualisme qui fait passer toute croyance comme légitimable et déjà légitime avant toute disputatio, vérités et croyances ayant même statut.
Mais les émotions ne sauraient suffire à combattre et ce recadrage dogmatique des « éprouvés » et ce glissement vers un refus de tout jugement de valeur, hormis celui produit au niveau affectif (indignation, complaisance, admiration par exemple).
Notre hypothèse : pour enseigner de manière laïque, il faut, je crois, s’appuyer sur deux ou trois réflexions, les plus rationnelles possibles (et donc falsifiables !)
1)
La loi de 2004 qui interdit le port d’insignes religieux ostentatoires à l’école n’est pas d’abord une loi sur la laïcité ; elle est une loi qui rappelle les conditions d’existence et d’exercice de l’instruction dans toute école qui se veut publique, c’est-à-dire ouverte à tous sans condition (et sans caractère propre !). Elle rappelle simplement qu’à l’école ce qui fait loi c’est le savoir et que tout signe indexant les savoirs à une injonction extérieure est donc illégitime – ce qui dépasse le seul caractère religieux de ces signes, ce pour quoi, par exemple, la commission qui a travaillé à l’élaboration de la loi (commission Stasi) a, un moment, songé à étendre le champ de la loi aux logos des marques. Ce qu’affirme la loi de 2004, c’est qu’il n’y a pas d’autre autorité dans la classe que celle du savoir et que le savoir est à lui-même sa propre légitimation. Laisser tirer cette loi du seul côté de l’interdiction du voile et de l’abaya, la pose dans un champ qui n’est pas le sien.
Notons aussi que si la religion en tant que telle n’a pas sa place à l’école ni comme objet d’enseignement ni comme référence (et à plus forte raison référence du vrai et du faux), il n’en est pas, sans doute, de même du fait religieux comme fait culturel passible d’une même analyse que n’importe quel fait, social, culturel, historique.
2)
Le principe de laïcité[1] est un principe de réserve, d’abstention, voire d’abstraction et pointe vers le fait que ce qui fait association (politique) n’a pas pour modèle le lien religieux, ni aucun lien social d’ailleurs : le principe de la dissolution du lien social apparaît comme préalable et constitutif du lien d’association politique, tout autre lien étant surabondant pour former la cité. La cité n’est pas la juxtaposition de communautés et/ou appartenances préalables qu’il faudrait faire « vivre ensemble », mais dans une cité laïque, la proposition « je ne suis pas comme le reste des hommes » non seulement est possible, mais il faut la placer au fondement de l’association ; d’abord la singularité de l’exercice de la raison critique, de l’exercice de l’incrédulité pour fonder l’association politique, comme garantie de toutes les libertés possibles. La pensée du politique alors impliquée n’est pas celle d’un rassemblement de communautés réelles (ce dont seulement se contente une société tolérante), mais celle de la coexistence possible des libertés, le droit de l’individu ayant toujours priorité sur celui d’une communauté.
Enseigner de manière laïque c’est permettre par l’instruction (contenus et formes pédagogiques) la production de cette raison critique, de l’exercice autonome de l’intelligence pour pouvoir au moins mettre à distance par le doute et l’exercice d’une incrédulité, ses adhésions et adhérences.
« Le régime de laïcité articule le principe de laïcité (ou principe de réserve, d’abstention [voire « d’aveuglement aux différences »][2]) dans l’espace participant de l’autorité publique avec le principe de liberté de manifestation dans l’espace civil public et privé (et intime) »[3]. D’où la nécessité de ne pas confondre sous le nom de public ce qui relève du domaine de l’autorité publique (auquel s’applique le principe politique de laïcité) et, plus généralement, ce qui est accessible au public. Le terme privé peut désigner non seulement ce qui relève du droit privé, mais qui inclut nombre d’objets et d’espaces accessibles au public, mais aussi et plus restrictivement ce qui relève de l’intime, à l’abri des regards.
Enseigner de manière laïque c’est maintenir cette distinction et l’expliquer, mais aussi et peut être surtout de la respecter dans son comportement et son organisation pédagogique. Par exemple ; travailler en classe sur des caricatures est légitime (formation de la raison critique et mise à distance d’adhérences sociales, religieuses et culturelles), tout en respectant l’intimité de chacun, ce que Samuel Paty a parfaitement fait en avertissant les élèves qu’ils allaient voir quelque chose qui pourrait les choquer et qu’ils pourraient détourner leur regard.
Enseigner de manière laïque c’est, par l’instruction (contenus et organisations pédagogiques) montrer la possibilité de ne pas être comme sont les autres de ma communauté ou de mes adhésions, pourvu que je respecte les lois et montrer que les lois ne peuvent avoir d’autres fins ultimes que de m’assurer ce droit. Ce que reprochait à Dominique Bernard son assassin.
Ces deux collègues sont bien morts d’avoir fait leur métier.
3)
Être un enseignant laïque c’est être ferme sur les principes et possiblement plus souple sur leur application – l’autorité de la laïcité ne repose pas que, voire pas du tout, sur la coercition – quand, de nos jours, on est plutôt ferme et intraitable dans l’application, mais beaucoup plus flou et incertain sur les principes, voire dans leur totale ignorance !
[1] Voir Catherine Kintzler, Qu’est-ce que la laïcité, Vrin, 2007 et Penser la laïcité, Minerve, 2014.
[2] C’est moi qui l’ajoute.
[3] Catherine Kinzler, Penser la laïcité, Minerve, 2014, p 38.