Yves Bruchon
Que le dérèglement climatique soit un fait, qu’il soit un danger imminent, qu’en conséquence de quoi il soit urgent d’agir, cela ne peut être remis en cause. Mais la façon d’en parler pose problème ou du moins interroge quant à la nature du débat public actuel, notamment à travers la signification d’un appel tel que celui de « l’affaire du siècle », à travers aussi la signification du mouvement des « jeunes » – scolarisés, qui plus est – pour « sauver le climat ». Ce qui conduit à interroger la fonction politique des discours à propos des deux « mouvements » cités.
L’appel de l’affaire du siècle, qui peut avoir la vertu de rappeler l’urgence du combat climatique, s’adresse d’abord à l’état, aux états, accusés de négligence, de passivité, accusés de ne rien faire.
Et, certes, il n’est pas inutile de rappeler que la question climatique est une question politique et non une question de morale individuelle. Mais cette démarche illustre aussi l’impasse politique dans laquelle nous sommes acculés.
D’un côté, une verticalité qui définit un fonctionnement social marqué par la présence d’un « état stratège » qui, en tant que tel, s’il le veut, développe des politiques qui ont une prise sur le cours des évènements. Pour dire vite : le concept d’Etat stratège fait référence à l’intervention de l’Etat dans la vie économique du pays en vue de l’organiser afin de définir des domaines de priorité à développer, et d’organiser une aide adaptée à ces secteurs.
De l’autre, une horizontalité qui constate une sérialité des individus sommés de développer des démarches personnelles vertueuses voire ascétiques et, au mieux, de participer à des réseaux de consommateurs (AMAP par exemple) qui, s’ils regroupent producteurs et consommateurs, ne rompent pas avec une sérialité qui laisse chacun face à sa consommation.
Certes, des actions telles que les ZAD représentent des résistances et à la verticalité et à l’horizontalité sérielle. Mais, outre qu’elles sont rares, de telles actions se situent en retrait du champ politique défini par cette problématique de la non articulation verticalité / horizontalité sérielle. Elles relèvent trop souvent de ce que Albert Hirschman appelait « exit » pour signifier le retrait, voire l’indifférence ou même la démobilisation.
C’est de cette incapacité à articuler ces deux dimensions que nait l’impuissance politique contemporaine, c’est-à-dire une impuissance à produire collectivement du commun, du moins si par politique on entend cette activité de délibération par laquelle des hommes s’efforcent de déterminer ensemble ce qui est juste, ainsi que la décision et l’action qui procèdent de cette délibération collective.
Cette impuissance laisse la place à cette double croyance en la puissance de l’Etat qui doit tout pouvoir et en la puissance de l’individu quand il se nomme consommateur. Le bénéfice de cette double croyance est évidemment de ne pas désigner une logique qui n’est pas celle de l’économie en soi, de la productivité, de la croissance, mais celle du capitalisme dans sa recherche de maximisation du profit par l’exploitation de toute ressource naturelle ou humaine.
Certes, il vaut mieux tenter de dire que justice sociale et justice climatique ne sont pas antinomiques que de dire que la fin du monde étant proche, la justice sociale devient secondaire, voire subalterne (ou l’inverse, que la fin du monde n’étant pas assurée, on s’en occupera dans un second temps), mais ce qu’il faut poser comme préalable c’est la nécessité de retrouver une puissance politique qui permette d’articuler collectif et singularités individuelles pour produire du commun citoyen.
Si « il apparait de plus en plus clairement que les niveaux actuels d’inégalités de revenus et de richesses ne sont ni tenables en démocratie, ni efficaces du point de vue du fonctionnement de l’économie, (…) les plus modestes connaissent nécessairement davantage de contraintes pour accéder aux ressources environnementales marchandes comme l’énergie ou une alimentation de qualité, mais également aux biens non marchands, tels qu’un air propre, des sols non pollués et un territoire résilient face aux tornades et aux sécheresses » (Lucas Chancel, Insoutenables inégalités, pour une justice sociale et environnementale, Paris, Les petits matins). Injustices sociales et injustices environnementales ont donc partie liée. Mais, à laisser les mêmes causes produire les mêmes effets, non seulement la lutte contre ces effets est vaine, mais elle se trompe dans l’imputation des responsabilités – on se souvient de ce dessin (de Luc Tesson pour le Zig-zag blog) paru au moment de la COP 21 où un président de séance déclare : « bon il faut sauver la planète mais sans contrarier le système qui la détruit. Quelqu’un a une idée ? ».
On peut au moins formuler l’hypothèse que « la pensée de l’espèce (species-thinking), le dénigrement de l’humanité, l’autoflagellation collective indifférenciée, l’appel aux consommateurs à corriger leurs attitudes et d’autres pirouettes idéologiques ne servent qu’à dissimuler le conducteur », lequel conducteur est la logique de développement d’un mode de production, le capitalisme. Ce n’est pas l’humanité, le genre humain, tout le monde donc personne qui est responsable, mais ceux qui tirent profit du « réchauffement climatique à l’ère du capital » (pour reprendre le sous-titre du livre d’Andreas Malm L’anthropocène contre l’histoire, le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris La fabrique éditeurs). Certes, cela ne change rien à la gravité des problèmes ni à l’urgence de mettre en œuvre des solutions, mais cela change la nature de ces solutions, parce que cela change les causes de la crise écologique. Il ne peut y avoir lutte contre les inégalités, redistribution, justice sociale, si on continue à raisonner en termes de « pensée de l’espèce » et non en termes de rapports sociaux. « Présenter certaines relations sociales comme des propriétés naturelles de l’espèce n’a rien de nouveau. Déhistoriciser, universaliser, éterniser et naturaliser un mode de production spécifique à une époque et à des lieux donnés sont des stratégies classiques de légitimation idéologique. Elles bloquent toutes perspectives de changement. Si le productivisme (business-as-usual) est le résultat de la nature humaine, comment peut-on imaginer quelque-chose de différent ? Il est parfaitement logique que les partisans de l’anthropocène et les modes de pensée associées soutiennent de fausses solutions qui évitent la remise en question du capital fossile ou prêchent la défaite et le désespoir » (Andreas Malm).
Se développe le grand récit de l’anthropocène pour montrer que l’humanité est fondamentalement coupable, surtout les générations qui n’ont pas voulu enrayer les dérèglements écologiques, sans doute trop occupées à défendre leurs intérêts à court terme, leurs statuts et leur bienêtre.
Et nous retrouvons notre deuxième interrogation, celle sur la signification du mouvement des « jeunes » concernant le climat ou plus exactement sur le discours à propos de ce mouvement.
C’est sans doute parce qu’ils étaient prisonniers d’une idéologie droite / gauche, voire ‘’lutte de classes », parce qu’ils étaient plus libertaires que responsables, parce que, finalement, ils sont rentrés dans le rang et ont choisi l’intégration au système et l’adhésion à un mode de vie reposant sur le productivisme et la compétition (et on pourrait allonger la liste de ce type de ‘’parce que »), que les générations précédentes – dont la plus coupable est celle des ‘’babyboomers », soixante-huitards et, en même temps, parfaitement intégrés – ont laissé s’installer, sans réactions excessives, et se développer une logique de destruction des ressources naturelles.
Par-delà toute appréciation qu’on pourrait porter sur ce diagnostic, on doit s’interroger sur le discours idéologique qui le produit. Juste deux pistes : la première sur l’insistance politique actuelle concernant non les identités seulement mais surtout les appartenances comme clefs de compréhension politique, la deuxième sur une double réduction : celle des problèmes écologiques aux problèmes de climat, celle de l’analyse du (des) pouvoir(s) à la gouvernance ; les deux se retrouvant pour minimiser la politique.
Cette double réduction, de l’écologie au climat (ou plus récemment au plastique !) et du politique à l’expertise, de la politique à la gouvernance s’inscrit dans la recherche certes parfois conflictuelle d’un consensus fondé sur un point aveugle, sur ce qui voudrait passer pour une évidence, à savoir qu’il n’y a pas d’alternative possible au capitalisme, voire qu’on ne peut avoir aucune stratégie de résistance…
On peut lire alors dans cette admiration béate pour la lucidité des ‘’jeunes » – admiration qu’on ne retrouve pas si ces mêmes jeunes défilent contre la réforme du lycée ! – une critique contre l’ancienne façon de faire de la politique et en particulier de tout ce qui peut rappeler un clivage gauche / droite en tant que ce clivage traduit que ce qui fait le politique, c’est le dissensus.
La référence aux appartenances est à la fois le symptôme et la cause de la difficulté, ici de la gauche, à mener une critique conséquente du capitalisme, difficulté qui peut s’expliquer par l’évolution du capitalisme qui les rend les choses plus complexes et moins claires qu’au temps des manufactures d’épingles, mais aussi qui s’explique par l’abandon du champ politique au profit du champ sociétal – et les débats actuels sur l’écologie se focalisent sur le sociétal bien plus que sur le politique. « Plus vert que moi tu meurs » ne peut tenir lieu de pensée politique parce que, du champ sociétal ne peut être produite aucune analyse des chaînes de causalité qui nouent la production d’inégalités et d’injustices.
Il s’agit donc de retrouver ou plutôt de trouver une pratique politique instituante qui d’une part soit l’affaire de celle ou celui qui, quel que soit son statut ou son métier, désire ou souhaite prendre part à la délibération publique, qui d’autre part institue le juste comme ce qui coïncide avec le bien commun que doit viser la délibération publique et qui enfin soit une pratique de gouvernement des communs par les collectifs qui les font vivre (voir Pierre Dardot et Christian Laval, Commun Essai sur la révolution au XXIe siècle, 2015)
Autrement dit, la politique est l’espace de conflits sur les fondamentaux sociaux et comme le signale Chantal Mouffe, « les questions politiques ne sont pas de simples problèmes techniques susceptibles d’être résolus par des experts. En vérité, les questions politiques impliquent toujours des décisions qui exigent que l’on fasse un choix entre plusieurs options en conflit ». Le monde social, est un monde pluraliste, « avec les conflits qu’entraîne ce pluralisme » (Chantal Mouffe, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016, Londres, Routledge, 2005).
Yves Bruchon