Bien sûr, on ne peut qu’être bouleversé et indigné par ce genre d’évènement, les sévices, les sévices sexuels et la mort d’une enfant ; non seulement on ne peut que l’être, mais il faut s’insurger et on a raison de crier « Plus jamais ça » à l’encontre de tous ceux qui osent dire qu’il n’y a pas un manque de moyens de l’appareil judiciaire ou un problème d’inadaptation de celui-ci à des problèmes comme celui de l’évolution du statut et de la place de l’enfant dans la société.
Pour autant, et on doit au moins ce respect à la douleur de la famille, on ne doit pas s’interdire un regard réflexif sur ce qui, autour de cet événement ne s’apparente peut-être pas directement mais a un air de famille avec ce que Naomi Klein appelle « La stratégie du choc »[1]. Il n’y a pas volonté (encore moins délibérée) d’une utilisation intentionnelle et structurée de la sidération provoquée par cet évènement mais tout se passe comme si, à la faveur de l’émotion et du choc, on pouvait rendre évidentes et incontestables un certain nombre d’idées qui, pour être dans l’air du temps, relevaient encore de possibles débats.
Sans prétendre à l’exhaustivité, deux axes de réflexions : d’une part, qu’indique la demande de protection accrue, d’efficacité accrue de la justice, d’autre part à quoi renvoie ce qui, dans les commentaires, n’est, ni plus ni moins, qu’une exploitation des émotions ?
1) Être protégé plus efficacement – quid de l’État de droit ?
« Les sociétés modernes sont construites sur le terreau de l’insécurité parce que ce sont des sociétés d’individus qui ne trouvent, ni en eux-mêmes ni dans leur entourage immédiat, la capacité d’assurer leur protection. S’il est vrai que ces sociétés se sont attachées à la promotion de l’individu, elles promeuvent aussi sa vulnérabilité en même temps qu’elles le valorisent. Il en résulte que la recherche des protections est consubstantielle au développement de ce type de sociétés » diagnostique Robert Castel[2]. C’est dans ce contexte de demande de sécurité accrue qu’on peut lire les réactions aux évènements qui mettent à mal cette demande de protection. Et s’il est vrai que l’insécurité est consubstantielle à une société d’individus, et qu’il faut nécessairement la combattre afin qu’ils puissent coexister au sein d’un même ensemble, cette exigence implique aussi de mobiliser une batterie de moyens, qui ne seront jamais anodins, et au premier chef d’instituer un État doté d’un pouvoir effectif pour jouer ce rôle de pourvoyeur des protections et de garant de la sécurité. Mais un « État démocratique ne peut être protecteur à tout prix, parce que ce prix serait celui que Hobbes a chiffré : l’absolutisme du pouvoir d’État. L’existence de principes constitutionnels, l’institutionnalisation de la séparation des pouvoirs, le souci de respecter le droit dans l’usage de la force, y compris de la force publique, mettent autant de limites à l’exercice d’un pouvoir absolu et créent, indirectement mais nécessairement, les conditions d’une certaine insécurité »[3]. État protecteur mais aussi État de droit, si on veut rester en démocratie, État de droit qui garantit l’exercice des libertés fondamentales, si on veut éviter que « la demande de sécurité se traduise immédiatement par une demande d’autorité qui, si elle est livrée à ses propres emballements, peut menacer la démocratie »[4].
Ceci posé, l’évolution sociétale fait que les citoyens attendent des institutions plus que la simple sanction des atteintes survenues, « ils attendent qu’elles préviennent de telles atteintes lorsqu’elles sont plausibles »[5]. Or, « une plainte n’est pas une condamnation. Un signalement n’est pas une preuve. Une réputation n’est pas une culpabilité. Les institutions peuvent prendre ces éléments en considération sans les confondre avec une culpabilité établie. L’État de droit repose précisément sur cette distinction. Une personne ne peut être privée de sa liberté ou sanctionnée au seul motif de soupçons. C’est le sens même de la présomption d’innocence. Celle-ci ne protège pas seulement les individus contre l’arbitraire ; elle rappelle aussi qu’entre le risque pressenti et la culpabilité démontrée existe un espace que le droit ne peut abolir ».
La question est : à partir de quel moment un risque est-il suffisamment sérieux pour justifier une intervention ? Comment on gère la tension entre respect de l’état de droit et interventions dans cet espace entre le risque pressenti et la culpabilité démontrée ?
Devant la difficulté, ce n’est pas en insistant sur la nécessaire répression, depuis l’enfermement à vie jusqu’à la castration chimique, en niant l’importance du manque de moyens pour accuser tel ou tel individu nommément désigné du joli nom de maillon de la chaîne, en déclarant sans barguigner qu’un pédocriminel est un incurable, qu’on fait avancer des solutions à moins de vouloir accréditer l’idée que seule l’autorité, l’illibéralisme[6] ou la multiplication des états d’exception[7] peuvent être efficaces et donc que, au nom de cette efficacité nécessaire à assurer les protection et la sécurité, la démocratie doit s’accommoder de limites au risque d’une dénaturation ; la politique devant céder la place à une gouvernance efficace.
Le fait de dire que la problème est « systémique » est peut-être une avancée vers le traitement possible de cet espace entre le risque pressenti et la culpabilité démontrée, mais pour prendre à bras le corps cette tension entre état de droit et interventions nécessaires pour prévenir des risques et protéger les individus, il faut sans doute considérer l’appareil judiciaire comme un dispositif dans lequel il faut intégrer les études sur la victimisation et ses effets (sidération, honte, gaslighting[8]… être victime, c’est être silenciée[9]), sur le rapport aux enfants et plus largement sur les effets du patriarcat, sur le statut qu’on veut donner à l’enfant, sur la nécessité d’individualiser les situations critiques et leurs protagonistes, et j’en passe… On entend dispositif quasiment au sens donné par Michel Foucault[10], c’est dire un ensemble hétérogène d’éléments — discours, institutions, lois, architectures, pratiques, savoirs — reliés entre eux dans un réseau de relations, et orientés vers une « fonction stratégique dans un contexte historique donné ».Le dispositif a toujours une fonction stratégique concrète ; il répond à une urgence historique (une épidémie, un désordre social) et s’inscrit toujours dans une relation de pouvoir. Foucault parle d’une « intervention rationnelle et concertée dans [des] rapports de forces » ; resterait à déterminer ces rapports de force entre tendance à l’autoritarisme et illibéralisme d’un côté et défense de l’État de droit et des libertés individuelles de l’autre et à savoir si cette mise en dispositif suffirait à limiter l’extension du domaine de la surveillance, de la mise sous surveillance et suspicion réciproque, des individus pour faire fonctionner une société, précisément, d’individus.
2) Exploiter les émotions
Il est bien documenté que le pouvoir, quel qu’il soit, a tendance à répondre aux émotions manifestées par les électeurs par un projet de loi, un décret, etc., bref par des coups de menton destinés à calmer les esprits en donnant en spectacle des actions ou supposées telles, au mépris de toute cohérence, de toute efficience… jusqu’aux prochaines manifestations émotionnelles auxquelles on répondra par… – cercle vicieux.
Ce que nous voulons souligner c’est plutôt la place et l’utilisation des émotions dans le gouvernement politique d’un État de moins en moins soucieux de clarté démocratique.
D’une part, on assiste et à une confiscation de celles-ci par ce qui ressemble fort à une marchandisation, et à une prise de pouvoir sur les subjectivités individuelles. Marchandisation d’abord évidente au niveau des media, l’émotion fait vendre, mais aussi son traitement a tendance à établir l’émotion comme condition d’une subjectivité respectable, et du penser bien – l’émotion comme impératif catégorique ! Ne pas y céder, du moins essayer de s’en détacher devient synonyme d’indifférence ou pire de mépris pour les victimes, voire de sympathie (de classe, de genre, de race, de culture, etc.) pour les agresseurs, alors que l’indignation, la douleur partagée, la compassion prend toute la place de l’analyse, du penser par soi-même. Cette marchandisation des émotions est aussi la base, le soubassement de la vente d’un discours politique qui prône l’efficacité comme valeur politique, comme seule valeur politique, comme évidence ultime de la politique.
D’autre part, il faut s’interroger, a contrario, sur les effets de ce que j’appellerai, faute de mieux, une politique de victimisation, de promotion du point de vue des victimes comme seul point de vue recevable et recevable en l’état. Pas de méprise : il faut reconnaitre les victimes, les entendre et les croire, leur donner la parole, c’est évident et cela va sans dire mais mieux en le disant. Pour autant, ce discours de victimisation, qui tire sa force de l’émotion, peut facilement pencher du côté d’une vindicte qui désigne, face à Nous – victimes réelles ou potentielles – Eux – agresseurs réels ou potentiels. On sait bien à quoi sert cette distinction entre Eux, nos ennemis dont il faut au moins se méfier et Nous, même quand elle se présente, cette distinction, comme ici, apparemment à front renversé. Eux, il faut s’en méfier parce qu’ils peuvent s’avancer masqués – voir la réaction des voisins quand ils sont démasqués – ou utiliser le cheval de Troie de la famille et des proches, Nous qui manifestons notre solidarité et notre compassion ; Eux qui se révèleront finalement comme a-humains, ce qui permet à un ministre de la justice de dire que les pédocriminels sont incurables, ce qui les range dans une catégorie naturellement d’a-humains, ce qui explique qu’il faut les enfermer à vie ou les castrer chimiquement. Alors il n’est pas nécessaire, voire il est contre indiqué de s’interroger sur des effets d’une dissociation sociale (ce que Durkheim nommait anomie) rampante ou explicite qui empêche d’intérioriser pour certains individus les normes d’un comportement normal (i.e. auquel on peut s’attendre) et de s’inscrire dans le symbolique, pour parler comme certains. Dissociation sociale manifeste aussi dans le statut donné à l’enfant (et à l’enfance) : valeur suprême, la plus précieuse, intouchable et, en même temps, enfant sauvage à dresser et à soumettre.
Et certes cela ne résout pas tout, peut-être ne résout rien et même construit simplement la catégorie des bisounours, mais il faut au moins poser la question : y a-t-il des individus insocialisables, ou la société est elle responsable de tous ses individus quand elle prétend être une société d’individus ?
[1] Naomi Klein, La stratégie du choc (2007), Actes sud, 2008
[2] Robert Castel, L’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Éditions du Seuil (République des idées), 2003
[3] Idem
[4] Idem
[5] Anne Blandine Caire (Professeur de droit privé et de sciences criminelles – École de Droit – Université d’Auvergne, Université Clermont Auvergne), Affaire Lyhanna : protéger avant qu’il ne soit trop tard, sans renoncer à l’État de droit, in The conversation.com, 5 juin 2026 .
[6] L’illibéralisme désigne le rejet des principes du libéralisme politique, notamment les libertés individuelles, l’État de droit et l’indépendance de la justice.
[7] L’état d’exception est un régime juridique qui permet à l’exécutif de prendre des mesures exceptionnelles pour faire face à des situations de crise majeure. Il peut inclure des restrictions sur les libertés publiques et individuelles, ainsi que des dérogations aux droits fondamentaux.
[8] Le gaslighting est une forme de manipulation mentale visant à faire douter une personne de sa perception de la réalité, de ses souvenirs et de sa santé mentale pour en prendre le contrôle. Le gaslighting repose sur plusieurs techniques, par exemple : le déni persistant : l’abuseur nie des faits pourtant réels, ce qui fait douter la victime de sa mémoire ; la contradiction : prétendre que la victime a mal compris ou inventé des souvenirs ; la dévalorisation : qualifier la victime de « trop sensible » ou « instable » pour discréditer ses réactions légitimes ; la distorsion de la réalité : présenter une version alternative des événements pour semer la confusion, etc.
[9] Voir Viviane Albenga, L’envers des mots : silencier, The conversation.com, 3 février 2023.
[10] Michel Foucault, Le Jeu de Michel Foucault, entretien paru (1977) dans Ornicar, bulletin périodique du champ freudien, repris in Dits et écrits II, Gallimard-Quarto.