Il n’y aura pas d’après 

Quand la pandémie légitime le néo libéralisme, à moins que…

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Comme le texte est un peu long (pour autant, pas de découragement !), je le publie en texte lié.

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Il n’ y aura pas d’après

Bonne lecture et merci de l’attention que vous porterez (peut-être) à ce texte!

La laïcité, derechef.

Et il faut bien revenir sur la question de la laïcité, ne serait-ce que pour que Samuel Paty ne soit pas mort pour rien[1].

On assiste, en France, à une série de polémiques (politiciennes)[2] qui occultent les véritables enjeux de ce meurtre, en même temps que le monde musulman s’embrase pour défendre une religion – l’islam, en l’occurrence – selon eux injustement attaquée et objet d’un mépris de la part de l’occident toujours prompt à défendre sa domination.

Intéressons nous, pour commencer, à ce mouvement international musulman, voire aussi pan-arabe, qui ne serait que répétition rituelle du même, s’il ne signifiait pas l’action permanente d’ « entrepreneurs religieux », d’ « entrepreneurs de scandales et d’indignation » pour reprendre l’expression de Bernard Rougier dans la construction de « causes islamiques »[3].

Comme le note Jean Birnbaum, « Les ayatollahs iraniens qui ont condamné Rushdie à mort, en 1989, avaient tout autre chose en tête que la lutte antiraciste en Grande-Bretagne. Les prédicateurs égyptiens ou qataris qui ont lancé l’assaut contre le Jyllands Posten, en 2005, se moquaient bien du sort des immigrés au Danemark. Les « émirs » qui ont donné l’ordre d’assassiner Charlie Hebdo, en 2015, s’intéressaient assez peu aux inégalités dans les banlieues françaises. Et les djihadistes qui viennent de provoquer la décapitation de Samuel Paty ne semblent guère concernés par les violences policières. Quelle que soit leur origine sociale ou culturelle, tous se réclament d’une même religion et d’un même combat, qui ne connaissent pas les frontières. C’est leur force, leur vocation[4] ». « La fonction du djihad est d’abattre les barrières qui empêchent cette religion de se répandre sur toute la surface de la terre », avait précisé Abdallah Azzam, l’une des grandes figures tutélaires du djihadisme, qui, par ailleurs, affirme que le djihad est un devoir individuel qui incombe à chaque musulman et dont l’accomplissement n’a besoin d’aucune permission de parents ou d’autorité politique ou de quelle que forme d’accréditation que ce soit.

Cela ne suppose pas un petit « machiavel » à la manœuvre, ni aucun complot ourdi dans quelque officine, cela n’est que l’expression d’une logique politique religieuse qui, en tant que telle, ne peut que se penser et se vivre sous un mode totalitaire.

Mais cela suppose qu’on prenne au sérieux ce qui est de l’ordre d’un « retour du religieux » pour reprendre le titre de l’ouvrage d’André Tosel[5].

Nous retenons trois points.

Une définition de la religion, inspirée de Durkheim, « Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, qui unissent en une même communauté morale des individus. Ceux-ci reconnaissent une supériorité à ces choses et obéissent à ce qu’elles sont censées prescrire ». Même si, aux dires de l’auteur, cette définition est imparfaite, elle a le mérite de désigner, en même temps que l’efficace de la religion, à la fois l’intime des croyances et leur aspect public, dont une communauté morale est l’indice.

Deuxième point, sous la forme d’un constat qui sonne comme une alerte, « la question religieuse renaît lorsqu’un groupe humain se vit comme menacé de dissolution ou de destruction et que nombre d’individus ne se reconnaissent pas membres de ce groupe qui cesse d’être un sacré protecteur » ; sous réserves d’analyses plus approfondies, il nous semble bien qu’un certain nombre de français musulmans sont dans cette situation d’insécurité et en tant que français par rapport à leur intégration dans la société et en tant que musulmans, là aussi par rapport à leur intégration dans leur groupe religieux, ce qui les rend vulnérables à toute entreprise politico-religieuse qui prétend donner sens à cette situation.

Enfin dernier point, ce retour du religieux invalide la politique comme espace d’interprétation et d’action (« la religion comme fonction de l’impolitique »). « La politique des sociétés non globalement religieuses est traversée de manière inédite par la religion en son fonctionnement. Si notre société ne coïncide pas avec « Dieu » en raison de toutes ses tensions internes, celles-ci disent l’incomplétude de la société et révèlent les manques qui les travaillent en faisant recours à « Dieu », à ce Dieu qui ne peut être reconnu dans les déchirements et les violences des sociétés actuelles, un Dieu qui permet de mettre à distance pour les juger et les condamner les politiques suivies par les autorités en place. Ce « Dieu » exerce une fonction impolitique qui assure la relativisation et la dépréciation de tout ce qui se présente comme politique et qui déçoit, frustre ou exclut », en même temps qu’il légitime une religion de la croisade qui produirait une réconciliation entre Dieu et la globalité d’une vie sociale ; ce retour du religieux articule deux plans : vie socio-politique et participation à la vie divine ; la non séparation politique / religion, spirituel et temporel qu’on attribue à l’islam sous le nom de charia est bel et bien, comme principe et comme effet, la visée de cette modalité du retour du religieux.

Ce retour du religieux est le terreau qui permet de faire crédit à ceux que Bernard Rougier appelle les « entrepreneurs religieux ». C’est dans ce double contexte – travail des entrepreneurs religieux rendu efficace par un retour du religieux – qu’il faut situer le combat pour la défense et l’exercice plein et entier des valeurs de la laïcité.

La laïcité n’est pas une valeur mais le principe opérateur de la république.

Ce qui a un premier sens précis : le politique n’est pas référable à une transcendance quelconque qui dirait le vrai, que cette transcendance soit religieuse, scientifique, technique, morale, de raison, de culture, de nature, de civilisation et j’en passe…D’où la séparation des églises et de l’état, du spirituel et du temporel et peut être plus fondamental encore de l’intime de la foi, des croyances et du public.

Mais ce qui a aussi un deuxième sens précis[6] : la laïcité commence quand l’état laïque garantit l’existence de cette zone, de cet espace civil au double sens, d’une part, de civilité, d’espace civilisé, policé, à la violence régulée et, d’autre part, de reconnaissance des individus, en tant que citoyens, membres de la société organisée politiquement et c’est en ce sens qu’on parlera de vie civile, de société civile. Espace civil où se manifestent les pluralismes d’opinion, de pensées, produits d’une liberté de conscience. Cet espace civil « permet à chacun de vivre sa vie et de pratiquer sa religion sans être obligé de choisir entre « eux » et « nous » », cet espace civil est un « espace neutre, régulé par le droit et les mœurs démocratiques, où chacun peut côtoyer, commercer et échanger avec des individus différents sans se sentir menacé »[7].

L’état doit garantir que cet espace civil est possible et qu’il est un lieu de liberté de conscience, de pensée, et d’expression.

Il appartient à l’état de se tenir au niveau d’une politique et d’une façon de gouverner qui permette de ne pas poser des problèmes de différences, de différenciation, de revendications identitaires en termes de « eux » et « nous » mais en terme au moins de coexistence dans le même espace politique réglé.

Il s’agit donc que tous les individus présents dans le pays vivent cet espace civil.

Pour que la laïcité reste le principe organisateur de la République et donc de l’espace civil, il faut lutter sur plusieurs fronts.

En premier, lutter par tout moyen politique approprié contre les officines qui alimentent un « recadrage religieux » de la réalité sociale ; par tout moyen politique approprié, nous entendons tout moyen permis par l’état de droit ; la démocratie suppose la résistance des droits de l’homme et de l’Etat de droit, et chaque régression de la démocratie est une brèche ouverte à la violence, d’où : « la seule manière de réduire la violence serait de construire une communauté politique, reconnaissant la pluralité de ses membres[8] », ce qui d’emblée suppose l’exclusion de moyens contraires à cette fin, même si l’ennemi les emploie, mais ce qui fixe aussi cette fin : « de construire une communauté politique, reconnaissant la pluralité de ses membres ».

Cette lutte commence par le refus de toute compromission politique avec des groupes qui échangent leurs voix électorales contre au mieux l’acceptation de comportements communautaires dans l’espace civil (horaires de piscine séparés pour ne donner qu’un exemple) au pire de cessations de terrains pour la construction de mosquées ou de locaux associatifs, dédiés à l’islam(isme), écoles, centres de loisirs, etc.[9]

Ceci étant, la production d’un « écosystème islamique » qui opère un recadrage religieux de la réalité sociale ne peut être réduite à la volonté manipulatrice d’associations ou de groupes politiques ou crypto politiques. Au risque d’être sommaire et de ne pas tenir compte du fait qu’il y a des islamismes  et des réseaux spécifiques selon les lieux, on peut retenir que cet écosystème joue comme groupe primaire de socialisation par-delà la famille, « groupe qui exerce sur ses membres un contrôle social de tous les instants où la loyauté vis-à-vis de la communauté prime sur tout le reste[10] » et que ce conformisme de comportements normés et le contrôle du respect des normes passent par une « influence horizontale », un réseau de « pouvoirs invisibles »qui orientent et confortent, sur la base encore floue d’une expérience commune, d’une ressemblance de trajectoires, d’une culture des quartiers, de références à l’islam, à l’immigration, l’interprétation et le décodage de toute actualité nationale et internationale en termes religieux, religieux et victimaires, avec, apparemment une fixation, en ce qui concerne la France, sur la laïcité décrite comme une machine de guerre contre l’islam – « c’est toujours contre les musulmans qu’ils disent appliquer la laïcité ! elle n’interdit pas aux femmes de porter le hijab puisqu’elle doit assurer la liberté de pratiquer sa religion ! Donc ils inventent une laïcité spéciale pour nous ! » déclare Nassim[11].

Ce mécanisme de fonctionnement relève assez bien des analyses que P. Lazardsfeld a produites il y a déjà quelques années, malheureusement peu accessibles parce que non traduites et qu’on peut ainsi résumer : pour essayer de comprendre comment un groupe « produit et maintient sa propre légalité, obtient de ses membres des opinions droites et des actes conformes » il faut prendre d’abord en compte « une théorie du leadership et de l’interaction comme instances de contrôle social « local », c’est-à-dire propre au groupe ». « Les messages des « sources expertes », ceux que diffusent media ou agents institutionnels, font moins autorité que ceux des partenaires ordinaires de la vie de tous les jours. Les mots de la tribu l’emportent sur ceux qui viennent d’ailleurs. Les divers pouvoirs symboliques ne s’imposent que pour autant que s’interpose une garantie indigène[12] », d’où le maillage décrits par Bernard Rougier et ses co-auteurs.

C’est ainsi que le séparatisme, le communautarisme séparatiste, prend forme et consistance.

Certes, le passage à l’acte n’est pas fatal, ni même, peut-être, impliqué par ce type de séparatisme ; mais sur ce terreau idéologique l’hystérisation des « réseaux sociaux, leur capacité infinie de mobiliser des individus par la désinformation désinhibent les comportements par une confusion permanente entre virtualité et réalité, relativisant la loi de la République par rapport aux fatwas des smartphones, qui imposent des normes alternatives à ceux qui s’y soumettent » et alors quelque chose de l’ordre d’un « djihadisme d’atmosphère » rend possible le passage à l’acte.

Mais lutter contre ce séparatisme nécessite comme le fait remarquer Gilles Kepel de s’attaquer aux causes et pas seulement aux effets. Le renforcement policier étranger aux lieux de vie de ces groupes primaires, à plus forte raison les descentes de police, si elles peuvent réduire pour un temps les trafics, ne peuvent en aucun cas réduire ces écosystèmes islamistes.

Que faire ? Sans vouloir passer pour un spécialiste des politiques urbaines, juste quelques réflexions de bon sens : d’une part, retrouver le travail social dans les banlieues, comme on dit, les services publics, une politique du logement digne, etc., bref l’Etat et pas seulement la police, d’autre part, avoir une politique de la ville digne de ce nom qui permette, avec comme horizon la mixité sociale, la banalisation de certains quartiers et la mobilité sociale – « le faible degré de mobilité sociale est un facteur de « retraditionnalisation » dans les quartiers, ce qui entraine le retour, paradoxal dans un contexte mondialisé, de caractérisations sociologiques associées aux communautés traditionnelles »[13].

Mais surtout redonner son sens à l’idée de laïcité.

La laïcité ne se prête pas à des interprétations en termes de plus ou moins rigoureuse, fermée ou ouverte. Par contre, reste le problème des preuves de laïcité, des valeurs de la laïcité. La preuve principale de laïcité est la liberté de conscience (dont dépendent la liberté de pensée et de d’expression).

Et, pour ce qui est du principe de la liberté de conscience, c’est l’école en tant qu’elle permet quelque chose de l’ordre de la réflexivité qui doit être au centre des politiques.

Il importe de distinguer liberté de conscience – preuve forte de laïcité – et tolérance –  preuve faible de laïcité.

La laïcité est souvent liée à l’idée de tolérance ; la laïcité implique qu’on manifeste de la tolérance envers ceux qui ne pensent pas comme moi, qui ne vivent pas comme moi, qui ne croient pas aux mêmes choses que moi, etc. et en même temps la laïcité apparait comme la manifestation de la plus grande intolérance envers tout ce qui ne lui fait pas révérence.

La tolérance s’identifie comme « la tolérance de la différence », pour reprendre l’expression de Michael Walzer, « lorsque les différences auxquelles on se trouve confronté sont de culture, de religion, de mode de vie – lorsque les autres ne sont pas nos coparticipants, qu’il n’y a pas jeu commun, et que les différences qu’ils cultivent et incarnent ne sont dictées par aucune nécessité intrinsèque »[14]. La tolérance est une attitude qui peut se décliner en plusieurs modalités depuis « l’acceptation résignée de la différence dans l’intérêt du maintien de la paix » jusqu’ à « l’adhésion enthousiaste à la différence » en passant par une « bienveillante indifférence à la différence », « une reconnaissance de principe selon laquelle les autres ont des droits, même s’ils les exercent de façon peu plaisante », ou « une certaine ouverture à l’autre, une certaine curiosité à son égard, peut-être même du respect, une certaine volonté d’écouter et d’apprendre »[15].

A suivre John Locke[16], nos croyances ne sont pas en notre pouvoir et ne peuvent de toute manière pas être modifiées à volonté. « C’est bien là le principal argument que Locke met en avant pour jeter l’interdit sur toute tentative de modifier les croyances d’autrui par le recours à la contrainte, qu’elle qu’en soit la forme concrète »[17], et donc pour démontrer la nécessité et les bienfaits de la tolérance, définie comme l’abstention de tout recours à la force pour contraindre les autres en matière religieuse. La laïcité n’est pas réductible à la tolérance dans la mesure où la démarche de la tolérance « consiste donc, non pas à établir les droits de la conscience, mais à montrer que nul ne peut avoir le droit de persécuter autrui pour ses croyances »[18], ce qui n’est pas négligeable, mais sans doute insuffisant si la laïcité est le principe organisateur de la République comme Etat.

Tout individu, a, en son for intérieur, l’intuition, le sentiment, le ressenti, à défaut d’en avoir toujours la connaissance, de ses valeurs, de ses croyances, de ses convictions, de ce qui compte pour lui (ce que Charles Taylor appelle authenticité). Mais il y a liberté de conscience quand l’individu se sent libre d’adhérer ou non, à ces valeurs, croyances, convictions, d’y adhérer ou de les mettre à distance, libre donc de pouvoir prendre du recul par rapport à elles, de pouvoir réfléchir sur elles, de les garder, de les hiérarchiser différemment, de les (re)combiner, d’en changer, de les abandonner, y compris si cela doit se traduire par des changements de comportements, de postures, de pratiques, etc. Dans le cas de la religion, d’en avoir une, d’en changer ou de ne pas en avoir – par exemple.

Laïcité signifie non seulement liberté de conscience mais « liberté de conscience égale pour tous »[19], ce qui indique une principe d’égalité, de reconnaissance de l’égalité des citoyens contre les appartenances communautaires.. « Au contraire, (…) l’État doit être compris comme une association composée de citoyens égaux. (…) Le gouvernement n’a ni le droit, ni le devoir de faire ce que lui ou une majorité (ou quiconque) veut concernant les questions de morale ou de religion »[20].

La liberté de conscience égale est un principe qu’on qualifiera, pour reprendre l’expression de Jean Claude Monod d’ »abstentif » : « L’Etat ne peut favoriser aucune religion particulière, il ne peut y avoir aucune pénalité, aucun handicap à appartenir à une religion quelconque ou au contraire à ne pas en faire partie. (…) Des associations particulières peuvent être organisées librement comme leurs membres le désirent (…) à condition qu’[ils] aient réellement le choix de continuer à être affiliés ou non »[21].

Mais cette liberté de conscience égale pour tous s’articule aussi en termes positifs et c’est là que la place de l’école devient véritablement centrale. Cette liberté de conscience égale pour tous signifie la production chez tout individu de capacités de réflexivité sur son adhésion à ses croyances religieuses, morales et culturelles. L’État laïque doit donc intervenir non pour donner des croyances, des valeurs, des convictions mais pour donner ces capacités (et donc permettre un environnement politique, social et économique convenant) de donner du jeu à tout bloc de croyances, pour que l’entendement s’en mêle, pour que l’argumentation travaille la conviction. Autrement dit, la liberté de conscience n’est pas donnée, mais elle doit être instituée et sans cesse réinstituée – c’est sans doute à quoi sert l’école publique donc laïque. Au passage : interdire le port du voile à l’école (plus exactement « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse ») n’est pas de l’intolérance laïque ni de l’islamophobie mais le simple rappel qu’on ne peut apprendre en ayant fait publiquement et ostensiblement allégeance à des appartenances privées, en l’occurrence religieuses.

Si, et il faut le répéter, la liberté de conscience s’apprend, ce ne peut être de façon dogmatique, comme une matière scolaire[22], mais en faisant de l’école, milieu protégé par définition, un espace où la parole peut circuler, où l’exercice de pensée est argumentation ; sans compter ce que les savoirs ont d’ouverture intellectuelle, culturelle et affective.

Et au fond, si les religions ont peur de l’école c’est quand celle-ci reste fidèle à sa mission d’émancipation.

[1] En première approximation, et sous réserve d’informations plus complètes, les assassinats de Nice ne semblent pas remettre en cause ce qui est dit dans ce texte ; ce ne sont pas la qualité des cibles qui définissent ces actes abjects.

[2] Depuis les accusations pêle-mêle d’islamo-gauchisme, d’islamophobie, d’idiots utiles, de « il faudrait bien baisser les lumières », et j’en passe.

[3] Bernard Rougier (dir), Les territoires conquis de l’islamisme, Paris, PUF, 2020 ; p 33.

Voir Jeanne Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins, Paris, Fayard, 2015

[4] Le Monde, 28 octobre 2020.

[5] André Tosel, Le retour du religieux, Paris, Kimé, 2011

[6] Nous nous permettons de renvoyer à Yves Bruchon, Vers une société inclusive, questions préalables, Editions universitaires européennes, 2019, p. 117 et sq.

[7] Antoine Garapon et Michel Rosenfeld, Démocraties sous stress, Paris, PUF, 2016

[8] Monique Chemillier-Gendreau, Régression de la démocratie et déchaînement de la violence, Paris, Textuel, 2019, p 30.

[9] Voir, outre l’ouvrage de Bernard Rougier déjà cité, Gérard Davet, Fabrice Lhomme (dir), Inch’allah : l’islamisation à visage découvert, Paris, Fayard, 2018 ; Didier Daeninckx, Municipales. Banlieue naufragée, Paris, Tracts Gallimard n°13, 2020.

[10] Bernard Rougier (dir), opus cité, p 278.

[11] Bernard Rougier (dir), opus cité p 142.

[12] Michel Grumbach et Nicolas Herpin, A propos de quelques travaux de Lazarsfeld et de son école, media, leadership et interaction : une sociologie des pouvoirs invisibles, Enquête, 4, 1988.

[13] Bernard Rougier (dir), opus cité, p 149

[14] Michael Walzer, Traité sur la tolérance, Paris, Gallimard, 1998 (Yale University Press, 1997), p 24 et 25

[15] Idem, p 26 27

[16] John Locke, Lettre sur la tolérance, Paris, GF Flammarion, 2007, (Edition en langue anglaise 1690 ; traduction française 1710)

[17] Jean Fabien Spitz, Quelques difficultés de la théorie lockienne de la tolérance, in Yves Charles Zarka et al., Les fondements philosophiques de la tolérance, tome 1, Paris, PUF, p 114-150 ; p. 119.

[18] Idem, p 114

[19] John Rawls, Théorie de la justice, Paris, éditions du Seuil / Points, 1987 et 1997, (1971, The Belknap Press, Harvard University Press) ; p 247

[20] Idem, p 248

[21] Idem, p 247-248.

[22] Oui, je sais : une matière scolaire ne s’apprend pas non plus de manière dogmatique…

Il n’y a plus d’après… Refaire de la politique pour faire du commun (première partie)

Pour une bonne partie des commentateurs, analystes, acteurs politiques, tout se passe comme si, au sortir, ou au sortir espéré, de cette crise sanitaire dite du « Covid 19 », on allait rejouer « l’an 01 » de Gébé, c’est-à-dire : « on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste »[1]. Suivent une série de propositions, toutes plus écologiques, démocratiques, anti capitalistes, voire révolutionnaires les unes que les autres. (Il est vrai, depuis, les choses ont un peu changé et le fatalisme économiste a repris de sa vigueur !).

La figure la plus significative et surement la plus pertinente, parce qu’inscrite dans une vraie réflexion sur le long terme, de cette répétition de Gébé est celle de Bruno Latour dans des propositions qu’on trouve par exemple dans un texte intitulé « Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise » publié par AOC le 29 mars[2]. Prenons le temps de les citer parce qu’elles permettent effectivement de réfléchir (cf. le « on réfléchit » de Gébé) à ce que pourrait être un après (mais un après quoi ?).

« Il s’agit de faire la liste des activités dont vous vous sentez privés par la crise actuelle et qui vous donnent la sensation d’une atteinte à vos conditions essentielles de subsistance. Pour chaque activité, pouvez-vous indiquer si vous aimeriez que celles-ci reprennent à l’identique (comme avant), mieux, ou qu’elles ne reprennent pas du tout. Répondez aux questions suivantes :

Question 1 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ?

Question 2 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît nuisible/ superflue/ dangereuse/ incohérente ; b) en quoi sa disparition/ mise en veilleuse/ substitution rendrait d’autres activités que vous favorisez plus facile/ plus cohérente ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 1.)

Question 3 : Quelles mesures préconisez-vous pour que les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs qui ne pourront plus continuer dans les activités que vous supprimez se voient faciliter la transition vers d’autres activités ?

Question 4 : Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles se développent/ reprennent ou celles qui devraient être inventées en remplacement ?

Question 5 : Décrivez a) pourquoi cette activité vous apparaît positive ; b) comment elle rend plus faciles/ harmonieuses/ cohérentes d’autres activités que vous favorisez ; et c) permettent de lutter contre celles que vous jugez défavorables ? (Faire un paragraphe distinct pour chacune des réponses listées à la question 4.)

Question 6 : Quelles mesures préconisez-vous pour aider les ouvriers/ employés/ agents/ entrepreneurs à acquérir les capacités/ moyens/ revenus/ instruments permettant la reprise/ le développement/ la création de cette activité ? »

Sauf que : on n’a pas arrêté tout – « ça » s’est arrêté, d’une part et, d’autre part, c’est triste – « ça » fait beaucoup de morts ; et c’est quoi ce « ça » qui nous tombe dessus  et étend considérablement nos incertitudes au point « qu’il nous faut agir dans le savoir explicite de notre non-savoir »[3]?

Etat de choc

Avec cette épidémie, cette pandémie Covid 19, nous n’avons pas à faire à une crise – avec l’image abondamment reprise des deux idéogrammes chinois signifiant en même temps « danger » et « opportunité » – ni même à une catastrophe, au sens voulu par Yves Citton – « un effondrement qui va retourner durablement nos existences, les mettre sens dessus dessous »[4] – mais bien à un choc au sens défini par Naomi Klein dans La stratégie du choc[5], même si « ça » n’a pas de stratégie. Par contre ça a des effets.

C’est en utilisant la torture comme métaphore que Naomi Klein explicite cette idée de choc, signalant ainsi que le choc a à voir avec la subjectivité et l’intimité des personnes. Au cours d’un interrogatoire, explique-t-elle, reprenant même un des manuels de la CIA, « il existe un intervalle – parfois extrêmement bref – d’apathie, de choc ou de paralysie psychologique. Cet état est causé par un traumatisme ou un traumatisme secondaire qui fait en quelque sorte voler en éclats le monde familier du sujet et l’image qu’il a de lui-même. (…) Voici donc comment fonctionne la stratégie du choc[6] : le désastre déclencheur (…) plonge la population dans un état de choc collectif. (…) A l’instar du prisonnier terrorisé qui donne le nom de ses camarades et renie sa foi, les sociétés en état de choc abandonnent des droits que, dans d’autres circonstances, elles auraient défendu jalousement ».

Pour anticiper : l’hypothèse que nous développons est que ça, cette pandémie, a produit un choc tel que et les sociétés et les individus peuvent abandonner leurs droits politiques (dont le socle est « les droits de l’homme et du citoyen ») au profit d’un consentement à une biopolitique, une gestion disciplinaire et/ou de surveillance, de contrôle de leurs vies au nom de la défense de leurs vies et donc à un consentement à une forme de néolibéralisme régulé par un capitalisme numérique.

« Par définition, l’état de choc est un moment marqué par un fort décalage entre des évènements qui se précipitent et l’information dont on dispose pour les expliquer », et Naomi Klein convoque Jean Baudrillard pour qualifier d’« excès de réalité » cet « évènement brut, cette réalité crue, non transformée en histoire, en récit ni en autre chose qui puisse combler le vide entre la réalité et la compréhension que nous en avons. Sans récit (…) nous sommes profondément vulnérables (…). Dès que nous disposons d’un récit capable d’expliquer ces évènements choquants, nous retrouvons nos repères et le monde a de nouveau un sens » ; ce qui est à double tranchant dans la mesure où le récit peut parfaitement relever d’une fantaisie non seulement plus ou moins réellement explicative mais aussi plus ou moins dangereuse – socialement et politiquement – et les exemples de ces récits n’ont pas manqué, ne manquent pas dans la période (depuis Raoult à l’idée d’un avertissement ou même d’une punition de Gaïa, par exemple et j’en passe et des meilleurs) !.

Aussi bien nous n’ajoutons pas un récit à ceux courant la sphère des croyances en se disputant « l’illusion d’un consensus idéologique », mais il nous semble qu’il est nécessaire, si le principal outil de cette stratégie du choc est d’effacer la mémoire en privant de récit la société, de réactiver cette mémoire, ne serait ce que pour commencer à se donner (ou tenter de se donner) des outils pour retisser une identité sociale.

Société du vide

Le choc dû à la pandémie COVID 19 redouble la perception de ce que Yves Barel appelait « le vide social »[7]. Il la redouble au sens où, s’il ne crée pas la perception de ce vide, il le naturalise, l’essentialise et ce faisant le légitime quelque peu comme indépassable. L’effet paradoxal du choc pandémique est qu’il n’y a pas d’autre issue possible que de gérer ce vide social au moindre mal.

Qu’entendre par « vide social » ? D’abord, une chose assez banale : une sensation de déliaison sociale, de perte de qualité des rapports interindividuels, une sensation de vide, ce que le mouvement dit « des gilets jaunes » pointait a contrario par l’intensification de la vie sociale qu’ils impulsaient sur les ronds-points (avant de se perdre dans des actions et logomachies pour le moins hasardeuses). Cette idée de vide social nous renvoie à celle de « désert » au sens métaphorique où l’entendait Hannah Arendt c’est à dire une étendue qui ne serait pas partie prenante d’un monde commun.

« Le vide social, considéré sous un autre angle, c’est aussi le phénomène de la « foule solitaire » qui est non seulement la juxtaposition souvent décrite d’individus enfermés dans leur coquille, mais aussi une population que l’État, les institutions, les cadres de la nation et de la société ne peuvent plus voir ou rencontrer, parce qu’elle est censée devenue une sorte de milieu brownien sans réseau relationnel interne, sans structure, sans forme, sans relief permettant de l’appréhender et d’entrer en contact avec elle »[8]. Où s’origine une double caractérisation : la solitude de la coquille et l’absence de forme – la foule solitaire, pour suivre David Reisman, étant constituée d’individus conformes, d’abord liés par une commune référence et un commun désir de ressemblance à un pattern, à une imago et soumis à la pression du groupe, (de la foule), d’un groupe (d’une foule) dont ils n’auront le reconnaissance, l’amour, qu’à la condition de cette identification partagée.

Solitude de la coquille, légitimée par le choc épidémique et porteuse du nom de confinement, redoublée par l’incantation de la nécessité du respect de la distanciation sociale, alors qu’il ne s’agit que du maintien d’une distance physique, et marquée par le port du masque[9]. Le rapport à autrui est un rapport de méfiance, autrui est un étranger dont il faut se méfier, sauf s’il appartient à ma tribu, à un groupe de pairs qui partage mes valeurs, qui me reconnait et dans lequel je me reconnais.

Absence de formes, mouvement brownien de la foule et donc difficultés, voire impossibilité de (r)établir un ordre, de (r)établir l’ordre et donc d’avoir prise, d’où nécessité de mesure policières ou de surveillance ou de quadrillage, au détriment d’une liberté et de droits qui ne sont plus légitimes quand l’épidémie répand la peur et l’angoisse.

L’effet choc légitime alors un régime disciplinaire au sens défini par Michel Foucault pour lequel peu importent finalement les critères, les formes et les transformations que le programme disciplinaire peut connaître. Il vise – par tous les moyens – à assurer l’agencement et l’ordre des multiplicités humaines.

On entend beaucoup dire et en reproche beaucoup au gouvernement de ne pas avoir une approche négociée ; mais c’est simplement dire qu’une telle approche n’est pas possible dans une société du vide parce que la foule solitaire est insaisissable ; reste l’option disciplinaire qui n’est pas une option volontaire et délibérée, qui n’est pas une dictature, mais simplement l’incorporation, par les dominants et les dominés de disciplines rendant la coexistence sociale possible – l’effet choc est double, il révèle ce vide social et en fait la raison légitime de la continuité du programme disciplinaire[10].

Mais l’idée de vide social renvoie aussi à « la destruction ou l’absence de ce que l’on peut appeler le microsocial, regroupements humains plus ou moins vastes : quelques individus, quelques dizaines ou centaines, quelques milliers au plus, familles, groupes de travail, communautés locales à l’échelle du quartier ou du village »[11]. D’où cette frénésie ou du moins « le besoin équivoque de « refabriquer » du local »[12] (circuits courts, appel aux associations caritatives, etc.). Sauf que cette absence de microsocial est plus fondamentalement effet et symptôme de ruptures, de cassures, de scléroses des différents niveaux qui ne s’articulent plus entre eux pour produire une société intégrée.

Une société fonctionne en se produisant et en se reproduisant, c’est-à-dire en se projetant sur un futur, c’est-à-dire en se transcendant et Yves Barel d’évoquer les parents qui voulant faire le bonheur de leurs enfants ici et maintenant englobent forcément leur attitude actuelle dans la manière dont ils se représentent l’avenir de leurs enfants : « en ce sens, [leur attitude actuelle] transcende un niveau, une situation, une temporalité »[13]. Dans cette affirmation de l’aspect transcendant du fonctionnement intégré d’une société, il ne s’agit pas d’une référence religieuse ou mystique ou autre (transcendance d’une « cause » par exemple ou du sens de l’histoire), mais simplement de la prise en compte du fait « qu’une action ou une pensée se déroulant à un niveau déterminant est en même temps présente à un métaniveau englobant et surpassant le premier », c’est-à-dire à produire projet et sens.

« La transcendance sociale, en dehors des somptuosités de la religion ou de la philosophie, est la capacité, à tous les niveaux de la vie sociale – de l’individu à la nation ou au monde – d’imaginer et de réaliser un projet, c’est-à-dire d’exercer la fonction politique, dans la mesure où cette fonction est la transgression d’une situation et l’exercice d’une liberté des hommes dans une liberté de l’histoire. (…) Si aujourd’hui la transcendance se porte mal dans nos sociétés, c’est moins parce qu’elles ne savent plus provisoirement secréter de grandes idéologies que parce qu’elles ont de la peine à se doter de projets crédibles et à exercer leur fonction politique »[14].

C’est que « le vide social, c’est d’abord l’apparition de cette distance presque infranchissable entre la base et le sommet, le local et le global » [15] ; et c’est ce que pointe la disparition du micro social, on a « l’impression que le sens des pratiques, des attitudes et des discours ne peut plus circuler à l’intérieur du champ social », l’impression que les choses ne font plus sens, et elles ne font plus sens « quand le sens d’une pratique, d’une attitude, d’un événement ne « circule pas » (et avec lui la pratique, l’attitude ou l’événement). Cela signifie que ce qui est spécifique et fait sens à ce titre ne peut pas s’universaliser (se déployer sur d’autres terrains que le terrain primitif), et que ce qui est universel ne peut se « spécifier » nulle part. Ce va-et-vient entre l’universel et le spécifique n’est pas le simple transport dans l’espace ou dans le temps de quelque chose qui ne change pas, c’est la transformation de ce quelque chose, sa re-production dans et par les divers « relais » où il fait étape. (…) Il y a vide social quand il y a arrêt de cette activité de production et de re-production ; quand le paradoxe de la circulation du spécifique à l’universel et de l’universel au spécifique ne peut plus être maîtrisé, parce qu’on manque de la stratégie paradoxale nécessaire »[16].

« Le vide social est ce moment où le système, on en prend conscience, ne peut plus être réparé mais doit être changé, où le problème impose qu’il soit trouvé une solution, et où l’absence de solution est la solution ». Tout se passe comme si une telle société faisait du surplace et « chauffait », (comme on dirait d’un moteur). « La population et ses appareils, comme dans une réaction nucléaire, se mettent à diverger, d’où la menace de panne ou d’explosion définitives »[17]. Et s’impose « l’impression que là où le champ « se vide », s’originent des risques explosifs ou implosifs(…) [tant il] est vrai qu’une partie de la population se met en retrait de société »  »[18].

Ce qui est en cause, c’est la fonction politique elle-même, en tant qu’elle fait société. Ce qui est en cause ce n’est pas telle ou telle modalité de politique, celle de l’après ou de l’avant, des différences ou non entre l’avant et l’après, ce qui est en cause et que révèle le choc dû à la pandémie, c’est que ce qui est à reconstruire c’est la fonction politique elle-même dont aucune stratégie de gestion, aussi bien intentionnée soit elle, ne peut tenir lieu. C’est la fonction de la politique de produire du social, du commun et non pas simplement de le gérer, même en prétendant faire du neuf !

Soit l’exemple de l’école : modernisme ou école du vide

Inutile de revenir sur ce que le confinement a fait à l’école ni sur ce que l’école a fait du confinement. Cela a donné lieu à beaucoup d’articles et tout le monde s’accorde pour dire qu’il serait séant que l’école d’après (mais quand commence l’après et après quoi ?) ne reproduise pas les défauts de l’école d’avant.

Alain Bouvier, dans une série d’articles parus entre mars et avril 2020 s’est efforcé de dessiner cette école du futur. Par-delà l’expression d’un certain mépris pour la profession enseignante et ses représentants, il prend acte de ce qui, d’après lui, sera la caractérisation principale de l’école : son hybridation (vs son uniformité actuelle).

Hybridation qui réduit, voire efface l’école comme modalité d’intégration sociale, comme « combinaison politique » (pour reprendre les mots de Condorcet), de production de la citoyenneté, hybridation qui non seulement réduit le rôle de l’école, mais qui tend à dissoudre la problématique de la forme scolaire dans celle de l’éducation, au point que école et éducation deviennent des termes équivalents.

Efforçons nous cependant de trouver la logique de cette hybridation.

Cette hybridation sera d’abord entre présentiel et distanciel (« d’un point de vue pédagogique, pour beaucoup d’élèves et de parents, le simple retour au tout présentiel sera vécu comme une régression ») et ce, pas seulement pour répondre à des impératifs sanitaires, mais pour des raisons essentielles.

La première est la centration sur le suivi et l’accompagnement de l’individu apprenant – et non pas simplement de l’élève, qui renvoie par trop à l’idée de recevoir un enseignement dans un établissement scolaire. Ce que l’auteur entrevoit comme futur de l’école c’est une figure d’un individu enfant ou adolescent entouré de sa famille et faisant un choix parmi diverses sources possibles d’éducation. « Avant la crise qui vient d’éclater, de quelles ressources les élèves bénéficiaient ils pour assurer leur éducation ? » Le fait même de poser de cette façon la question indexe une position de l’apprenant comme consommateur, éclairé si possible (et tout le problème est là). Et cette position individuelle est pensée comme individualisante, dans la mesure où « ce qui semble incontournable et essentiel dans l’école à construire, c’est une pratique généralisée du suivi individualisé des élèves, en présentiel et à distance, avec la pratique d’une pédagogie de l’encouragement et de l’accompagnement » et c’est la prise en compte de cet individu apprenant qui rend incontournable le distanciel puisque la classe ne peut y servir de masque uniformisant. « Les enseignants se sont donc rapprochés de leurs élèves. Ils n’avaient jamais eu d’occasion aussi massive de les voir travailler individuellement[19]. Ils peuvent ainsi discerner l’origine de leurs difficultés masquées par la classe et constater la grande diversité qui existe entre eux, dissimulée par les mêmes exercices donnés à tous et souvent corrigés pour mettre une note ».

Deuxième raison : il est temps de rapprocher école et société dans sa diversité, et d’abord de rétablir non seulement des relations école-parents, mais de reconnaître ceux-ci comme co-éducateurs. Que les relations enseignants / parents ne soient pas bonnes n’est un secret pour personne. Mais il faut aller un peu plus loin : les enseignants n’expliquent jamais (ou rarement) les raisons de leurs choix de procédures pédagogiques, mettant alors les parents dans l’incapacité d’aider, d’accompagner ou tout simplement suivre leurs enfants dans leurs apprentissages. La dialectique présentiel / distanciel rend obligatoire ces explications parce qu’elle partage l’aide et l’accompagnement scolaire.

A cela s’ajoute la place des parents dans le choix consumériste des outils, situations et contenus d’éducation et/ou d’apprentissage (le vocabulaire reste flou). « A partir du moment où les parents prennent la main sur l’éducation ils ne la lâcheront plus », prédit Alain Bouvier. Cela entérine les inégalités, mais aussi dessinent une partition entre ce que le public, l’école publique et républicaine doit absolument assurer et ce qui peut être laissée à l’initiative privée (les parents et les familles, mais aussi, certes le moins possible, les marchands).

Si on peut penser que 25 % des élèves sont en difficulté cela entraine deux choses : la première c’est qu’il est du devoir de l’école publique de travailler avec eux « de façon spécifique, adaptée et efficace », la seconde que l’auteur note comme une question « Faut-il faire des élèves en grande difficulté la seule norme de référence pour tout le système ? Au nom de quoi ? », or c’est le risque de l’école uniforme défendue par la « corporation ».

Si le nœud de l’éducation c’est l’individualisation, alors deuxième lieu de l’école publique : l’aide, le soutien, le suivi, l’accompagnement des élèves et de leurs familles : mettre en place une vraie co-construction de l’éducation dans sa diversité.

Troisième raison : maîtriser la privatisation. « J’ai aussi en tête que cette crise sanitaire, économique, sociale et scolaire facilite des effets d’aubaine pour les puissantes officines d’accompagnement scolaire et pour les GAFAM, ce qui m’est insupportable » déclare l’auteur. Certes on veut bien le croire, mais toute l’analyse qu’il propose ouvre la voie à une autre hybridation entre public et privé, hybridation qu’il reconnait d’ailleurs, sans qu’on sache trop s’il la pressent comme inévitable ou comme souhaitable ! « Je pense que l’Etat sera toujours soucieux d’accompagner les élèves les plus défavorisés. Mais il pourra progressivement lever le pied sur les autres populations scolaires capables de bénéficier de ressources variées. On ne va pas privatiser les structures mais l’éducation. Le pilotage va passer au marché. (…) C’est probablement l’offre qui va faire la loi. Les gens sont devenus des consommateurs ».

Au risque d’encourir les foudres de l’auteur sous le nom de « statutquolisme » ou pire de corporatisme rétrograde, on peut quand même relever que cette conception de l’individu apprenant nie toute dimension sociale de l’apprentissage, dimension que, par exemple, Vygotsky pense comme condition sine qua non d’un apprentissage et, ceci dépendant de cela, nie le travail d’apprentissage de l’individu dans sa singularité dans la mesure où faire la classe c’est trouver les chemins qui permettent à chacun, à chaque un singulier, de tresser avec les autres, du commun de s’inscrire dans le commun, d’inscrire ses particularités dans ce qu’il convient encore d’appeler une culture commune ; ce que Philippe Meirieu résume ainsi : d’une part, « « faire la classe », c’est articuler le commun et le singulier… », d’autre part, « « faire l’École », ce n’est pas proclamer l’égalité des chances, mais lutter pour l’égalité du droit à l’éducation ».[20]. L’école voulue par Alain Bouvier penche dangereusement vers la définition d’un lieu de distribution (marchande) de biens culturels.

On retrouve, dans les textes d’Alain Bouvier, l’individu comme petite entreprise de lui-même, gérant au mieux l’acquisition d’un portefeuille de compétences : à savoir l’exacte définition de la subjectivation produite par le néo-libéralisme. Nous ne prétendons pas que l’école décrite par Alain Bouvier est l’école vide de la société du vide – quoique ? –  mais elle est celle qui s’ajuste à la gestion de la foule solitaire comme gestion de la sérialité sociale décrite par Sartre.

On y trouve aussi le symptôme que l’ainsi nommé et probablement désiré après, n’existe, même paré des atours de la plus grande modernité, que comme variations certes polémiques parfois, voire contradictoires, de l’avant si n’est pas d’abord articulée une refondation de la politique qui permette l’énonciation et la mise en œuvre d’une stratégie paradoxale pour donner ou redonner sens et opérativité à cette dimension de transcendance sociale qui évite de faire du surplace. Il est temps de refaire de la politique parce que c’est la fonction de la politique de produire du social et non pas simplement de le gérer, même de façon originale et moderniste – la gestion du vide ne produit que du vide, alors qu’il s’agit de produire du commun.

Surveillance, contrôle, exposition

Dans l’idée de « foule solitaire », il y a, d’une part, l’idée de « conglomérat » d’individus « other-directed »[21], dirigés, déterminés de l’extérieur dont les références sont du côté du peer-group[22], de personnes dont l’approbation sera recherchée, désirée – conformisme – et, d’autre part, l’idée que cette foule est atomisée en groupes différenciés, en archipels (comme on dit) selon des imago différentes portées par des groupes différents – séparation des groupes de références, communautés[23] dont les modes de coexistence sont imprévisibles.

Par ailleurs, le politique ne parle plus de conserver ou de transformer l’ordre social, mais est un « collectionneur d’informations » « parvenu à cette conclusion qu’il ne peut en aucune façon changer l’évolution politique. Il ne lui reste donc qu’une chose à faire : essayer de la comprendre »[24] et présenter une image de compétence dans la gestion du surplace. Il ne se réjouit pas ou ne s’indigne pas, pas plus qu’il ne s’enthousiasme. Le politique admet donc, voire valorise une certaine déchéance du contenu, faire de la politique n’a de sens que par l’esprit qu’on y apporte.

Ces deux caractéristiques – conformisme et imprévisibilité – ainsi que la définition du politique par la compétence gestionnaire sont congruentes avec des modalités de gouvernance de l’ordre de ce que Michel Foucault analysait comme pratiques de surveillance ; mieux, il semblerait que société du vide, foule solitaire et surveillance s’appellent l’une l’autre dans leur fonctionnement.

Pour aller vite, la surveillance passe par une intériorisation du regard des surveillants sur les comportements qui s’assurent de leur conformité et déclenchent les punitions dans le cas contraire (modèle panoptique) et par une disciplinarisation des corps qui produit des comportements conformes au sein d’institutions qui, pour discipliner, enferment (école, usine, hôpital, armée, prison, etc.). Mais elle prend aussi et de plus en plus, la forme d’un contrôle ou plus exactement de contrôles quand devient prégnant le modèle du flux – vs fixation en un espace pour avoir les individus « sous la main » en quelque sorte.

« Les sociétés de contrôle fonctionnent non plus par enfermement mais par contrôle continu et communication instantanée »[25] de ce que vous êtes en train de faire, où vous voulez aller, si c’est légitime ou non, pour ne prendre que quelques exemples. « Les enfermements sont des moules, des moulages distincts, mais les contrôles sont une modulation, comme une moulage auto-déformant qui changerait continûment, d’un instant à l’autre, ou comme un tamis dont les mailles changeraient d’un point à un autre. ». Telle carte magnétique peut vous donner accès à un point donné et vous le refuser selon les circonstances, mais aussi tel salaire peut correspondre à tel travail et/ou à tel statut fixés, mais aussi à un mérite individuel fluctuant à contrôler.

A ces deux modalités qui si elles apparaissent successives ne se remplacent pas forcément mais peuvent coexister voire s’interpénétrer, il convient d’ajouter ce que Bernard E. Harcourt appelle l’exposition, c’est-à-dire le fait de faire don, volontairement ou non, de notre personne, de notre subjectivité, voire de notre intimité, à des systèmes de traçage, de contrôle, mais surtout de manipulation. « La question est celle de tous les petits désirs, préférences, et besoins qui englobent toute la complexité du soi, des rapports sociaux, des croyances politiques et des ambitions, ainsi que du bien-être psychologique. Ce savoir s’étend à toutes les anfractuosités, à toutes les dimensions de la vie quotidienne de chacun d’entre nous dans notre individualité. Il nous suit sur chaque site internet et vidéo YouTube sur lesquels nous surfons jusqu’au bout de la nuit. Il enregistre nos moindres réactions émotionnelles, les moindres arythmies de nos battements cardiaques. Nous sommes aujourd’hui au-delà du modèle sécuritaire, dans une sorte de transparence numérique et d’omniscience gratuite, qui se développe grâce à l’individualité, la différenciation et l’efficacité – et façonne notre identité numérique »[26]. Tout se passe comme si une identité numérique publique tenait lieu, dans la société du vide, d’identité personnelle et que c’était celle-là qui était authentique et validée (ou désavouée), mais sous contrôle. Si l’outil numérique et les objets numériques ne créent pas les stratégies de surveillance, ils les rendent, par leur pouvoir performatif, non seulement plus faciles et performantes, mais quasi indolores, quasi invisibles et donc plus difficiles à contester, voire impossibles à contester en faisant passer leurs objets comme nécessaires au bien (et pas seulement au bien être) des populations.

Sujets civils ou individus vivants ?

La survie, la vie sauve, devient un élément central de toute gestion, au point qu’on peut reconnaître dans la gestion de la pandémie ce que Michel Foucault appelait « biopolitique » qu’on peut ainsi caractériser : les agencements du pouvoir ne s’exercent plus seulement (ou peut être plus du tout) sur des sujets civils mais sur des individus vivants.

La vie n’est pas seulement une valeur importante, voire la valeur suprême. Sa sauvegarde et son organisation sont devenues principe organisateur de la gestion sociale, de la gestion des populations.

L’effet du choc est celui-ci, très exactement : invalider toute politique qui ne s’inscrirait pas dans ce cadre, donc toute politique d’un sujet civil. Et tout calcul sur l’après, comme ils disent, ne doit s’inscrire que dans ce cadre de la gestion des individus vivants, « c’est ce nouveau droit qui s’installe : le droit de faire vivre et de laisser mourir » [27]. Et cela se voit bien à propos de la question écologique qui se résume à : où faut-il placer le curseur de la production économique capitaliste pour gérer de façon durable des individus vivants et non pas : que peuvent / doivent faire des sujets civils pour s’émanciper de la tyrannie de certaines modalités de production ?

Notre thèse est : si changement il doit y avoir dans l’ordre des combinaisons qui dirigent notre organisation sociale et nos modes de vie, il ne suffit pas de poursuivre la même politique ou d’en changer (politique ici n’ayant d’autre signification que la conduite gouvernementale des affaires publiques). Il faut, au contraire, (re)faire politique en tant que c’est la politique qui définit la vie sociale, quitte à ce que cela passe par refaire de la politique (quasi au sens journalistique) pour se dégager du fatalisme gestionnaire.

Encore faut-il cerner l’espace politique comme espace du sujet civil.

Giorgio Agamben note que « les grecs ne disposaient pas d’un terme unique pour exprimer ce que nous entendons par le mot vie. Ils se servaient des deux mots (…) zōē, qui exprimait le simple fait de vivre, commun à tous les êtres vivants et bios, qui indiquait la forme ou la façon de vivre propre à un individu ou à un groupe » [28]. La forme de vie propre aux humains est politique, et « l’être humain est par nature un animal politique (…) plutôt que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire, c’est évident »[29] ; ce qui en fait un sujet civil.

Hannah Arendt : « La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les hommes donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur-à-l’ homme. (…) La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation »[30]. L’espace public comme espace politique n’est pas la somme des espaces privés tels qu’exposés par les réseaux sociaux ; il n’est pas non plus la coexistence plus ou moins pacifique (d’où l’importance de la surveillance) de ces mêmes espaces privés. « Le mot « public » désigne le monde lui-même en ce qu’il nous est commun à tous et se distingue de la place que nous y possédons individuellement (…). Vivre ensemble dans le monde :c’est dire essentiellement qu’un monde d’objets se tient entre ceux qui l’ont en commun, comme une table est située entre ceux qui s’assoient autour d’elle ; le monde, comme tout entre deux, relie et sépare en même temps les hommes »[31].

Le sujet civil, le citoyen, est celui qui s’origine dans cet espace public en tant qu’espace politique, lieu de délibération, d’affrontements, de débats, de prises de décisions risquées et incertaines. Comme le signale Chantal Mouffe, « les questions politiques ne sont pas de simples problèmes techniques susceptibles d’être résolus par des experts. En vérité, les questions politiques impliquent toujours des décisions qui exigent que l’on fasse un choix entre plusieurs options en conflit »[32] ce que rend possible le fait que , « bien qu’ils soient en conflit, les opposants se perçoivent comme appartenant à la même association politique, comme partageant un espace symbolique commun au sein duquel le conflit prend place ».

La politique est essentiellement d’une part la construction de ce monde commun de délibération et d’autre part l’exercice de cette délibération pour arrêter des décisions provisoires mais applicables et appliquées, ce qui implique une principe de souveraineté et donc d’obéissance aux lois et donc l’articulation des droits singuliers et des droits communs, ce à quoi veille un appareil qui s’appelle couramment l’état – état de droit ou plus ou moins de droit, voire d’exception. Nous adapterons, au moins provisoirement, cette définition de la souveraineté :exercice des dispositifs de pouvoir qui s’exercent à partir et sur des sujets définis comme sujets de droits, comme sujets civils. Ce faisant nous ne traitons pas dans ce texte l’épineuse question des rapports entre le modèle juridico-institutionnel et le modèle biopolitique du pouvoir – d’où, peut-être, sans doute, le caractère quelque peu arbitraire et péremptoire de certaines analyses. Notre préoccupation est d’abord de cerner cette sphère politique dans et par laquelle peut / doit se produire un commun social qui permet ce que Y. Barel appelait les stratégies paradoxales qui font du social non un donné, mais un construit dans l’indéterminé et le risque de l’intégration sociale.

Si le domaine politique est celui de la délibération que faut-il pour qu’il y ait délibération ?

D’abord, ou plutôt comme préalable, une inscription dans le symbolique. Nous avons la faiblesse de penser que cette inscription est, présentement et non sub specie æternitatis, principalement un produit de la scolarisation. L’école convoque à partager un monde, un monde pérenne d’œuvres, un monde culturel déjà là, qui s’impose et dans lequel je dois prendre ma place pour exister. L’élève, quel qu’il soit, est confronté à « du hors sujet à vocation universalisante, structuré par la langue, par la « conceptualisation » (scientifique, technique, artistique…) de l’activité humaine sur le « réel » »[33] qui, par là, l’inscrit dans un réseau déjà existant de reconnaissance d’une singularité unique (dire « je ») mais assis autour de la table commune.

Ensuite, la reconnaissance a priori de l’égalité et de l’égalité des intelligences. « Aucune chose n’est en elle-même politique car la politique n’existe que par un principe qui ne lui est pas propre, l’égalité. (…)L’égalité n’est pas un donné que la politique mette en application, une essence que la loi incarne ni un but quelle se propose d’atteindre. Elle n’est qu’une présupposition qui doit être discernée dans les pratiques qui la mettent en œuvre »[34]. L’égalité en général, et celle des intelligences en particulier, ne s’obtient pas, elle se déclare : « notre problème n’est pas de prouver que toutes les intelligences sont égales. Il est de voir ce qu’on peut faire sous cette supposition »[35].

Ensuite encore une volonté de travailler sur l’argumentatif et non à partir de préjugés, une volonté d’exercer des jugements et non de suivre des préjugés ou des idées dominantes (qui ne sont pas toujours celles des dominants !), donc une volonté de se soumettre à un régime de véridiction partagé, parce qu’il n’y a ni vérité première, ni vérité révélées, mais qu’il n’y a que des erreurs rectifiées par le débat argumentatif. Et la question n’est pas tellement « Que sais-je ? » mais « Comment sait-on ? ».

Enfin (du moins provisoirement), la conscience que la citoyenneté, si elle donne des droits, est un processus, un processus d’émancipation qui permet, à des degrés différents, d’échapper à des rapports de domination. Non domination, i.e. : la volonté d’autrui ne s’impose pas comme ma volonté. La non-domination s’oppose donc aux phénomènes d’emprise. « Une personne a, sur une autre, une pouvoir de domination, en d’autres termes elle la domine ou l’assujettit lorsque 1) elle dispose d’une capacité d’interférence 2) sur une base arbitraire 3) dans certains choix que l’autre est en mesure de faire », c’est ainsi que Philip Pettit[36] définit la domination en précisant d’une part que arbitraire veut dire la non prise en compte de la représentation que les autres peuvent avoir de leur propre intérêt dans la mesure où le dominé ne parvient pas à faire valoir son point de vue ; interférence veut dire qu’il y a détérioration de la situation d’un individu en position d’exercer sa capacité de choix – il y a subordination.

En ce sens domination « ne peut que signifier la chance pour un ordre de rencontrer une docilité »[37], et « la domination peut reposer, (…), sur les motifs les plus divers de docilité (…). Tout véritable rapport de domination comporte un minimum de volonté d’obéir, par conséquent un intérêt, extérieur ou intérieur, à obéir »[38].

L’émancipation et donc la citoyenneté est, aussi, affaire de volonté.

Reste à définir l’organisation de ces délibérations, et donc les formes institutionnelles, en sachant que, comme le fait remarquer Rancière il n’y a pas d’institution en soi émancipatrice et il faut abandonner l’idée d’une réforme qui donnerait les bons outils institutionnels pour permettre un juste exercice de la citoyenneté.

Reste aussi à définir les conditions de possibilité de ces délibérations, c’est-à-dire, que si on veut rendre possible la sortie des processus d’emprise, il faut permettre à n’importe qui de ne pas être victime d’une insécurité sociale (par insécurité sociale nous entendons tout ce qui concourt à une précarité qui prive un individu d’une position d’auteur reconnu de ses faits et gestes).

Mais, parler d’insécurité sociale, c’est effectivement parler de justice sociale et donc aborder le problème du rôle de l’Etat dans ce domaine. Jusqu’à maintenant dans l’idée de refaire de la politique nous n’avons traité que du volet, si on peut dire, d’un exercice idéal de la citoyenneté (ou du moins de la représentation qu’on s’en fait). Il faut maintenant aborder le problème de l’Etat et de son rôle social (ou pas), et stratégique (ou pas).

Avec deux points de passage obligés :

Celui de l’impact du numérique sur le rapport au travail et le problème de l’apparition d’un capitalisme numérique comme nouvelle modalité de gestion du capitalisme et du néo-libéralisme.

Déterminer ce qui dans la production et la consommation, ce qui dans les services et les dispositifs sociaux (y compris étatiques) doit relever de la production de communs (et pas seulement de protection ou de gestion des dits communs) et ce qui doit relever du régime marchand. Au final : doit-on retirer des secteurs d’activités de la marchandisation et financiarisation du marché capitaliste, et comment ?

Ce que nous nous proposons de faire dans une deuxième partie de ce texte, pour compléter, voire asseoir plus fermement ce que nous venons d’esquisser comme pistes de (re)fondation de la politique au seul niveau d’une conception de la citoyenneté.

 

A suivre (probablement)…


[1]BD publiée de 1971 à 1974 par Gébé, dans Politique hebdo puis Charlie hebdo

[2] https://aoc.media/opinion/2020/03/29/imaginer-les-gestes-barrieres-contre-le-retour-a-la-production-davant-crise/

[3] Jurgen Habermas, in Le Monde 10 avril 2020

[4] Panique virale : comment ne pas rater la catastrophe ? AOC media 6 avril 2020

[5] Naomi Klein, La stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre, Actes sud, 2008 (édition originale, 2007).

[6] Là, N. Klein ne cite pas un manuel de la CIA !

[7] Voir Yves Barel, La société du vide, Paris, 1984, Éditions du Seuil.

[8] Yves Barel, La marginalité sociale, Paris, 1982, Presses universitaires de France, p. 111

[9] Il est bien évident qu’il ne faut pas confondre nécessité sanitaire et légitimation, par cette nécessité et sous l’effet de choc de cette nécessité, d’un ordre social.

[10] A voir l’organisation des classes et des cours de récréation ouvertes à la fin du confinement on croit revoir les images de ce qui au XIX° siècle était l’organisation de l’école mutuelle !

[11] Yves Barel, La marginalité sociale, p.109.

[12] Ibidem.

[13] Yves Barel, La société du vide, p 131

[14] Idem, p. 107

[15] Yves Barel, La société du vide, opus cité, p. 24

[16] Yves Barel, La marginalitésociale, opus cité, p 124.

[17] Yves Barel, La société du vide, opus cité, p. 27

[18] Yves Barel, La marginalité sociale, opus cité, p 123.

[19] On se demande ce qu’ils faisaient dans leurs classes ! (Je n’ai pas pu me retenir de cette note !).

[20] On ne peut que renvoyer ici aux articles de Philippe Meirieu dans Le café pédagogique (vendredi 17 avril 2020)et la conversation (15 mars 2020).

[21] David Riesman, La foule solitaire, Paris, 1964, Arthaud p 44-45. (Date de publication originale : 1950)

[22] (groupe constitué par ses compagnons du même âge et de la même classe) Ibidem, p 44

[23] Communautés pas forcément construites sur des identités raciales, religieuses, mais tout aussi bien sur des identités de marques commerciales, de musique, etc.

[24] David Riesman, La foule… opus cité, p 248

[25] Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, 1990, Editions de Minuit, p 236

[26] Bernard E. Harcourt, La Société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique, Paris, 2020, Editions du Seuil, p 97 (Édition du Kindle !!).

[27] Michel Foucault, La volonté de savoir, Paris, 1976, Gallimard.

[28] Giorgio Agamben, Homo sacer Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, 1997, Le Seuil, (1995, édition originale).

[29] Aristote, Les politiques, Livre 1, chapitre 2, (1253a 5-10) traduction et présentation par Pierre Pellegrin, Garnier Flammarion, 2015

[30] Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, Paris, éditions du Seuil, 2001, p 42

[31] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Levy, 1961 (publication originale 1958), Pocket-Agora, 1983, p 92

[32] Chantal Mouffe, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016 (2005 pour la publication en langue originale), p 10

[33] Jean Yves Rochex, Le sens de l’expérience scolaire, Paris, PUF, p 28

[34] Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Editions Galilée, 1995, p 57

[35] Jacques Rancière, Le maitre ignorant, Paris, Fayard, 1987, p 79 (de l’édition de poche)

[36] Philip Pettit, Républicanisme, Une théorie de la liberté et du gouvernement, Paris, Gallimard, 2004 (New-York, Oxford University Press, 1997) ; p. 77.

[37] Max Weber, Économie et société, tome I, chapitre 1, & 18, Paris, Uge Poche Pocket (Agora), 1995, p. 70.(Tübingen, J.C.B. Mohr (Paul Siebeck), 1922).

[38] Max Weber, opus cité…, chapitre trois- Les types de domination, 1. LES FONDEMENTS DE LA LÉGITIMITÉ, § 1. Définition, condition et modes de domination, p. 225.

Jusqu’où tolérer l’ainsi nommé « voile islamique » ?

Yves Bruchon

Périodiquement et surtout dans les moments politiquement difficiles, resurgit le problème dit du « voile islamique » qui peut être formulé sous différentes formes, depuis l’outrage fait à l’identité jusqu’à l’effroi devant l’islamisme radical et terroriste en passant par la dénonciation du patriarcat, islamiste bien sûr, etc. – ou leurs contraires.

Ces interrogations (pour rester dans un prudent euphémisme) se disent au nom de la compatibilité ou de l’incompatibilité du port du voile avec la laïcité de l’Etat et des principes républicains.

Nous formulons ce problème ainsi : « Jusqu’où tolérer l’ainsi nommé « voile islamique » ? ». Une telle formulation suppose que ne sont pas remises en cause la laïcité de l’Etat et la sécularisation de la société et que le terme « voile islamique » (dit souvent tout simplement « voile ») est le nom de l’apparition de signes de la présence de plus en plus forte et sous des formes de plus en plus variées d’une religion – en l’occurrence l’islam –qui revendique une légitimité d’occupation de l’espace public au nom de ses croyances et modes de vie afférents – voir, par exemple, question du « halal » non seulement dans l’exclusivité de distribution dans certaines boucheries mais dans la composition des menus dans certaines cantines, etc.

Une telle formulation suppose, bien sûr, qu’on reparle, le moment venu d’une conception de la tolérance.

Une telle formulation fait aussi signe vers les questions dites de laïcité, avec cette injonction d’avoir à choisir la signification de la référence à ce principe de laïcité : signifie-t-il une tolérance, justement, à des manifestations religieuses, quelles qu’elles soient, et donc une bienveillance envers celles-ci qui témoignerait d’une hospitalité nécessaire ou, au contraire, justifie-t-il, au nom d’un principe de neutralité, une défense de valeurs qui pour se dire laïques impliquent une fermeture vis-à-vis d’autres façons de vivre, de croire et de le manifester ?

Or notre hypothèse est la suivante : pour poser ce genre de problème (jusqu’où tolérer l’ainsi nommé « voile islamique » ?), il importe de ne pas partir d’une définition de la laïcité, d’une conception de la laïcité, mais de considérer la laïcité par ce à quoi elle nous oblige, de considérer la laïcité par ses effets : la laïcité participe de l’instauration d’un réel, de son « institution », donne une forme, compose un monde commun. C’est cette forme, cette composition d’un monde commun qu’il importe d’au moins décrire.

Le premier pli de cette forme, de cette composition est la bien connue et revendiquée séparation public / privé. La religion, quelle qu’elle soit, se cantonne au domaine privé, et est ainsi exclue du domaine public ce que signifie la neutralité de l’Etat édictée par les deux premiers articles de la loi du 9 décembre 1905 « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public (art. 1). La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte (art.2) ». A contrario la croyance ou la non croyance, voire l’apostasie ne regardent que le privé des individus citoyens et « sont punis [de la peine prévue] ceux qui, soit par voies de fait, violences ou menaces contre un individu, soit en lui faisant craindre de perdre son emploi ou d’exposer à un dommage sa personne, sa famille ou sa fortune, l’auront déterminé à exercer ou à s’abstenir d’exercer un culte, à faire partie ou à cesser de faire partie d’une association cultuelle, à contribuer ou à s’abstenir de contribuer aux frais d’un culte (art. 31). Seront punis des mêmes peines ceux qui auront empêché, retardé ou interrompu les exercices d’un culte par des troubles ou désordres causés dans le local servant à ces exercices (art.32) » en même temps que « si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s’exerce le culte, contient une provocation directe à résister à l’exécution des lois ou aux actes légaux de l’autorité publique, ou s’il tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s’en sera rendu coupable sera puni (art.35) ».

Il y a donc nette séparation des Eglises (domaine privé) et de l’Etat (domaine public), séparation du temporel et du spirituel (ce qui n’est pas nouveau), mais surtout le spirituel ne peut plus ni fonder, ni diriger, ni influencer le temporel et le politique qui relèvent d’une autre légitimité, celle de la souveraineté nationale (République).

Deuxième pli : la notion de « public », d’ »espace public » est floue. « Public » devient l’équivalent de l’Etat, de son fonctionnement, de ses instances et des services qu’on appelle, justement, publics. Or l’espace public est plus largement l’espace commun, celui de la société civile où se déroulent les activités sociales des individus, y compris celles qui ont un caractère privé (échanges économiques, par exemple, mais aussi toute activité réglée et régulée de droit par les lois, les codes, y compris le code la famille !).

Cet espace est celui des particuliers, mais c’est un espace commun qui relève du temporel et où la liberté de pensée, d’action, d’expression mais aussi de conscience est la règle, et c’est bien dans cet espace commun qui assure la liberté particulière, que se manifeste le « voile ». Dès lors il semblerait bien qu’on puisse dire du port du voile ce que J.S. Mill (De la liberté – Introduction, 1859) dit de la liberté : « Le seul aspect de la conduite d’un individu qui soit du ressort de la société est celui qui concerne les autres. Mais pour ce qui ne concerne que lui, son indépendance est, de droit, absolue. Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l’individu est souverain ». Porter le voile, manger halal, prier ne concernent que l’individu qui s’y adonne.

Mais le problème est : qu’est ce qui garantit le particulier et en même temps le commun, l’existence du commun comme garant du particulier mais aussi l’existence du particulier comme garant que le commun ne se confond pas avec domination et emprise ?

Cet espace commun, les relations, les liens sociaux qui s’y nouent (certes inégalitaires souvent !) ne relève pas d’une définition donnée par une religion (même civile) ni par un morale universelle transcendante (même laïque), mais d’une civilité politique, et laïque donc ; civilité qui est, toujours, le résultat provisoire du principe démocratique de discussion, de tolérance. « La tolérance permet l’organisation d’un débat permanent de tous les membres de la société sur les opinions, les croyances et les mœurs » Claude Habib (Comment peut-on être tolérant ? Desclée de Brouwer).

Au contraire, le surgissement du voile islamique dans cet espace commun est le symptôme d’une volonté d’imposer une identité – religieuse – comme référence des mœurs et donc comme opérateur du commun. C’est cette volonté qui est contradictoire avec la définition d’un commun laïque tel qu’il est défini comme « un monde pluriel, mais commun », pour reprendre un titre de Bruno Latour.

C’est parce que ce principe laïque du « pluriel mais commun » s’oppose à la domination / emprise d’une religion et de mœurs particulières que le voile islamique peut susciter, suscite, doit susciter une réaction non de rejet, mais de résistance à, résistance, ici, à l’islamisation de l’espace commun qui perdrait son caractère public. Il ne s’agit pas de limiter une religion ou son expression, encore moins de légiférer, mais bien d’engager un travail de neutralisation du religieux dans l’espace public.

Cette neutralisation, parce qu’elle se fait au nom de la laïcité, a cette double signification : d’une part ne pas céder sur le fait qu’il ne peut pas y avoir plusieurs normes sociales régissant l’espace public qu’il n’y en a qu’une et c’est la norme républicaine, mais que, d’autre part, la tolérance signifie débat permanent, par-delà les aversions, les répugnances et rejets spontanés, ce que Claude Habib précise ainsi : « Contrairement aux espoirs qui se sont fait jour dès la Révolution française, et qui sont abondamment relayés aujourd’hui dans l’argumentaire multiculturel, il n’existe pas d’au-delà de la tolérance : nous aurons toujours à souffrir pour tolérer. Ma conviction est en effet qu’il faut lier le plus étroitement possible la tolérance et l’aversion, et ne jamais laisser l’une ou l’autre s’autonomiser : leur découplage engendre des monstres. L’aversion dégagée du devoir de tolérance ouvre les vannes du racisme ; mais la tolérance en roue libre, préservée de l’aversion, n’est rien que le mirage de l’excellence morale, une chimère horripilante, comme toutes les illusions narcissiques. Déliée de l’aversion, la tolérance est creuse. Débridée de la tolérance, l’aversion est odieuse ». Par principe, l’aversion est avant tout la matière première de la tolérance : ce sur quoi il faut qu’elle s’exerce.

C’est pourquoi on ne peut que souscrire à la proposition de Rachid Benzine et Christian Delorme (Le monde du 14 novembre 2019) d’instaurer institutionnellement ce « débat permanent de tous les membres de la société sur les opinions, les croyances et les mœurs » avec les musulmans (puisqu’en l’occurrence il s’agit d’eux). En effet si « la République a le devoir de protéger les personnes, d’interdire les discriminations et de favoriser l’égalité ; elle ne saurait empêcher le débat ».

Le programme de ce débat devra être construit et mis en place, à l’initiative de l’Etat (c’est moi qui souligne pour rappeler que l’Etat est par principe garant du « laïque »), par des représentants des institutions et des membres de la société civile, avec des non-musulmans et des musulmans, des intellectuels et des acteurs de terrain ».

Ce débat suppose que, parallèlement, on se décide enfin, que l’Etat se décide enfin, à traiter le problème de la ségrégation des territoires, de la non-mixité sociale dans ce qu’il est convenu d’appeler les quartiers, de la pauvreté, etc. qui conduisent à la ségrégation religieuse et à l’islamisation, islamisation qui n’est pas l’exercice du culte musulman, mais emprise religieuse sur les espaces publics et communs.

Sauf que, bien sûr pour qu’il y ait débat et tolérance, il faut une réciprocité. D’où la question : peut-on être tolérant avec les intolérants, si on ne veut pas jouer les héros ou les martyrs, ou les « ravis de la crèche », si on me permet l’expression ? La réponse est surement à chercher du côté de l’effectivité du procès de neutralisation religieuse dans l’espace commun pour que celui-ci reste pluriel.

Neutralisation religieuse ne veut pas dire négation et expulsion de la religion mais faire accepter que la religion peut – doit – être soumise comme toute croyance au pluralisme critique.

Pour autant, on ne peut ignorer ce que Karl Popper (La société ouverte et ses ennemis, le Seuil, 1945) analyse comme paradoxe de la tolérance : « si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui » et « nous devrions donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l’intolérant ». Autrement dit il y a de l’intolérable quand le débat démocratique n’est plus possible et n’est plus accepté.

Pour le cas précis que nous traitons ici, les caricatures et le blasphème font partie du débat démocratique – ils donnent du jeu (quasi au sens mécanique) aux croyances, l’intolérance intolérable peut concerner aussi bien les positions identitaires de certains que l’islamisme dit radical.

Institutionnalisation du handicap vs situation de handicap

Yves Bruchon


L’injonction de désinstitutionnalisation

Dans son rapport sur les droits des personnes handicapées en France[1], Madame Catalina Devandas-Aguilar, note que, en France, « nombre de personnes travaillant dans le domaine du handicap soutiennent que des services spécialisés distincts doivent être fournis aux personnes handicapées, notamment dans des établissements d’accueil, afin qu’elles reçoivent les meilleurs soins possibles, qu’elles soient protégées de toute violence ou discrimination et de tout préjugé et qu’elles soient en sécurité en compagnie d’autres personnes handicapées. Dans cet esprit, les efforts actuels pour répondre aux besoins des personnes handicapées en France sont extrêmement spécialisés, séparés et cloisonnés. Ils visent en particulier à apporter des réponses à l’invalidité plutôt qu’à transformer la société et le milieu de vie de façon à garantir à toutes les personnes handicapées des services et une aide de proximité accessibles et inclusifs » (§50).en conséquence elle recommande au gouvernement français « de veiller à ce que le système de protection sociale garantisse l’accès à des services de proximité, ainsi qu’à des appareils, accessoires et autres aides adaptés et répondant aux besoins liés au handicap ; b) de fournir gracieusement des appareils d’assistance essentiels et une aide technique, de rendre progressivement les autres appareils d’assistance plus abordables et de tenir compte, dans le calcul des prestations sociales, des frais supplémentaires que doivent assumer les personnes handicapées ; c) de veiller à ce que le système de protection sociale favorise la citoyenneté active, l’inclusion sociale et la participation à la vie de la société, plutôt que de proposer des solutions qui conduisent à la mise à l’écart des personnes handicapées » et pour ce faire « a) d’inscrire la désinstitutionalisation des personnes handicapées au rang des priorités et d’envisager sérieusement d’établir un moratoire sur les nouvelles admissions ; b) De fermer progressivement tous les établissements pour personnes handicapées et de transformer les services actuellement offerts aux personnes handicapées en services de proximité (…) » (recommandations 83 et 84).

On conçoit que de telles recommandations suscitent un certain émoi, soit par rapport à ce souci de protection et de soins noté par la rapporteuse, soit par rapport au danger que représenterait une désinstitutionnalisation forcément portée par un néolibéralisme synonyme de logique de marché.

Notre but, dans cette brève notule, n’est pas d’abord, de prendre position dans ces polémiques.

L’idée centrale que nous voudrions « étayer » est la suivante : le mouvement de désinstitutionnalisation ne se situe pas, directement, en continuité avec celui de l’ouverture des structures médico-sociales (parcours ou plateformes, par exemple), pas plus qu’il il ne se situe directement en continuité avec le mouvement d’intégration (ou d’inclusion) des personnes en situation de handicap dans la société et ses institutions (école, travail, etc.). Sa généalogie est double : d’abord la banalisation explicite de la situation des personnes dites en situation de handicap : comme n’importe qui, elles sont, à égalité de droits des citoyens – et le devoir politique d’une société est de leur en donner les moyens, comme à n’importe qui ; ensuite, et ceci dépend de cela, il faut déconstruire l’idée et les pratiques sociales du handicap, pour penser, non plus le handicap mais la praxis sociale et les représentations politiques qui donnent un statut de non citoyen ou de moindre citoyen, un statut de protection, un statut d’inégalité ou de différence de droits à certains individus qu’on gérera, qu’on administrera comme « handicapés ». Autrement dit, le problème est de déconstruire les modalités de production institutionnelle du handicap et non de déterminer la meilleure gestion possible de la catégorie de la population dont « personnes en situation de handicap » est le nom.

Situations de handicap ou institutions sans voix ?

Il est devenu banal d’opposer l’expression « personne en situation de handicap » à celle de « personne handicapée » ou de « personne porteuse de handicap ».

Cette expression « en situation de handicap » traduit le fait que ce qu’on dénomme « handicap » ne relève pas d’une essence individuelle mais d’un rapport, d’une interaction entre des caractéristiques individuelles (de l’ordre d’une ou de déficiences, biologiques et/ou physiologiques, etc.) et d’un milieu possiblement rendu hostile (où des obstacles rendent un individu incapable).

Pour réduire le handicap, on a, alors, un double levier : l’adaptation du milieu – lever les obstacles qui produisent un ou des incapacités et la compensation – utiliser un outillage, matériel ou symbolique pour réduire les déficiences ; adaptation et compensation réduisent alors les inégalités, produits du handicap, pour aller vers une égalisation des chances, voire une égalité des chances.

Mais peut-on se contenter d’une description du milieu, de l’environnement en termes de situation objectivement favorable ou défavorable, facilitante ou invalidante ?

Par milieu on entend aussi bien milieu physique que milieu culturel, social. Merleau-Ponty note que « je n’ai pas seulement un monde physique, je ne vis pas seulement au milieu de la terre, de l’air ou de l’eau, j’ai autour de moi des routes, des plantations, des villages, des rues, des églises, des ustensiles, une sonnette, une pipe. Chacun de ces objets porte en creux la marque de l’action humaine à laquelle il sert. Chacun émet une atmosphère d’humanité (…). » et « dans l’objet culturel, j’éprouve la présence prochaine d’autrui sous un voile d’anonymat »[2] et le problème sera là : quel est l’effet de cet anonymat ? Les objets, même culturels, se donnent comme tels, comme objets justement et « tout objet sera d’abord, à quelque égard, un objet naturel », ce qui conduit à percevoir dans l’environnement un agglomérat d’objets ; « en d’autres termes, la tendance la plus courante, et celle qu’on observe dans la législation, consiste à réduire l’environnement social aux objets produits par l’activité humaine (des simples outils à l’architecture) »[3]. (Notons, en passant, que c’est à lever cet anonymat pour rencontrer autrui que Merleau-Ponty consacre la suite de son texte).

Première expression des limites d’une utilisation non critique des termes « milieu » et « environnement » : un social qui n’est pas un faire, une pratique, une praxis, mais un déjà fait, produit déjà là qui, même produit par l’homme, vaut comme objet.

Deuxième expression de ces limites : un social qui n’est pas rapports entre des sociétaires, mais interaction d’un individu avec une extériorité (un « on »). Quand bien même la personne handicapée est soutenue et aidée, in fine, elle « semble se trouver seule face à un environnement constitué de bâtiments, d’appartements, d’escaliers, de rues, de villes, de télévisions et d’ordinateurs, mais non de personnes »[4], sauf celles chargées de compenser ou adapter ; ce qui ne constitue pas un monde.

L’individu n’a pas seulement un environnement, un milieu social, il est au monde ; il habite – bien ou mal, avec bonheur ou pas, avec aisance ou contraint – un monde dans lequel il est en relation avec les autres, avec d’autres agents qui définissent une situation sociale. Tout individu habite le monde – bien quand il y trouve sa place, quand il se trouve à la bonne place, celle à partir de laquelle il peut déployer ses potentialités, ses puissances d’agir, la plénitude de son être, sans être d’abord soumis aux désirs des autres, sans que son désir soit désir des désirs des autres, ou après s’en être émancipé – mal quand il ne trouve pas sa place, quand celle-ci lui est d’abord assignée, en tout déni d’une égalité de droit(s) et qu’il doit, éventuellement, se « déguiser » pour reconquérir un « ressenti » d’égalité. Pour paraphraser Janet, si, comme il l’écrit, « percevoir un fauteuil, c’est se préparer à s’y asseoir », ne pas être autorisé, quelle qu’en soit la raison, à s’y asseoir, c’est ne pas le percevoir, ne pas l’habiter.

Le problème n’est pas tant de lever des obstacles, de compenser, d’adapter, bref de rendre le monde accessible, que de mettre en œuvre des directions de réponses à la question « qu’est-ce qu’un monde habitable pour une personne en situation de handicap ? ».

Ce rapport au monde, cet « habiter le monde », est pris dans un ensemble de conventions, réglées par des statuts sociaux complémentaires qui m’autorisent, ou pas, des comportements normaux. Le mode humain est un monde de normativité, de placements, d’assignations plus ou moins acceptées, plus ou moins acceptables, à des places, à des statuts – différence entre celui qui peut normalement percevoir un fauteuil parce que son statut l’autorise à s’y asseoir et celui qui ne peut percevoir qu’un meuble parce qu’il n’est pas autorisé à s’y asseoir parce qu’il est domestique, ou parce qu’il est, comme on dit, handicapé physique et pas à sa place dans un monde où la normalité, où les conventions définissent des possibles et le ressenti qui accompagne ces possibles, d’être déplacé ou à sa place[5].

Le monde humain est d’abord un monde d’institutions, « c’est-à-dire tout en même temps des relations entre objets et des relations entre agents humains, des techniques du corps et des règles d’interaction, des outils et des statuts »[6].

Ce qui conduit à redéfinir l’environnement, le milieu social en termes d’institutionS, et donc à réfléchir non plus en termes de situations de handicap, mais en termes d’institutionnalisation (et, donc, de désinstitutionnalisation) du handicap.

Sans déployer tout ce que signifie le terme « institution » et en s’en tenant à une définition quelque peu durkheimienne, on peut dire que, d’une part, l’idée d’institution renvoie à celle de normativité et donc qu’elle « doit être clairement rapportée à l’ensemble des dispositifs concrets d’organisation ou de mise en œuvre de la vie sociale (famille, école, travail…), qui implique, non seulement et bien évidemment, des usages institués et des règles, mais aussi des lieux et des objets, des outils et des techniques, des formes de contrôle, de valorisation et de punition, une division des tâches et, ce qui est sans doute inséparable, des statuts et de hiérarchies »[7], que, d’autre part, elle suppose une existence objective (« esprit objectif », pour parler comme Hegel) qui s’impose aux individus pour en faire des êtres sociaux, que, enfin, elle se dit au pluriel, « l’ordre social n’étant pas constitué d’une mais de plusieurs institutions, substituer à la notion d’environnement social celle d’institution, c’est insister sur l’existence d’une diversité de situations et d’espaces sociaux présentant des contraintes, des attentes et des normes tout à fait distinctes et spécifiques »[8].

Opérer une telle substitution (de la notion d’environnement social par celle d’institutions), c’est penser autrement l’idée même de handicap et pour suivre Romuald Bodin, auquel nous empruntons un certain nombre de raisonnements, on peut dire que le handicap est une singularité institutionnellement problématique. Le handicap est une position sociale spécifique ; « le terme ne désigne rien d’autre qu’un rapport spécifique entre une certaine manière d’être et de faire (qui peut renvoyer ou non à un processus biologique sous-jacent), une différence (qu’on ne saurait définir ex situ comme déficience) et un contexte social particulier ».

Soit une institution : l’école. Un certain nombre d’élèves ne se comportent pas, précisément, comme des élèves, ne répondent pas aux attentes de l’institution ; quelles qu’en soient les raisons, ils portent une « anormalité d’institution » – ici institution scolaire. On a à faire à « une transgression des attentes et des catégories de classements ordinaires de l’institution » à une émergence en contexte de la différence inhabituelle, « de cette différence qui échappe aux habitudes de pensée, aux attentes de l’institution et de ses agents » ; et surtout l’institution est dans l’impossibilité d’appliquer ses règles de fonctionnement et ses réponses habituelles et celle-ci se trouve, en quelque sorte sans voix dans une remise en cause quasi radicale. C’est ce qui différencie un élève en difficulté ou perturbateur et l’élève handicapé qui rend tout simplement impossible le fonctionnement de l’institution à l’endroit de l’élève.

Gestion bureaucratique des identités

Pour qu’il y ait handicap, il faut que cette « anormalité » reçoive un statut administratif et c’est là qu’il y a vraiment institutionnalisation du handicap dans la mesure où le statut administratif (bureaucratique) de personne handicapée ou de personne en situation de handicap impose aux personnes concernées une modification de leur identité et de leur parcours ne serait-ce que parce que, comme le souligne Robert Castel, s’impose « une gestion bureaucratique des identités » et que, par là même, s’impose un usage de schèmes de perception à partir desquels l’individu apprend à dire et à se dire donc à se représenter ce qu’il est et ce qu’est sa situation.

La logique bureaucratique, qui met en position de demandeur une personne réclamant une reconnaissance de sa situation de handicap, assigne la personne handicapée à une place de subordonné.

Désinstitutionnalisation, c’est-à-dire émancipation

Si le problème est bien, comme le prétend la loi de 2005, celui de l’égalité des droits et celui de la citoyenneté, alors la désinstitutionnalisation signifie d’abord la sortie de cet état de minorité ou, autrement dit, la désinstitutionnalisation est d’abord un travail d’émancipation. Une telle émancipation n’est pas individuelle et elle n’est pas octroyée. Elle est le produit d’une lutte pour modifier la logique institutionnelle et produire ce qu’il est convenu d’appeler du commun, commun à tous les concitoyens. On aura compris que désinstitutionnalisation ne signifie pas se passer d’institution au profit d’une hypothétique régulation par les lois du marché, mais un travail politique pour dépasser l’institué par une praxis instituante.

Cela implique une transformation des institutions qui produisent des singularités comme handicaps, ou du moins comme anormalités. Par exemple, si l’école reste l’école, c’est-à-dire une institution de légitimation des inégalités, parler d’inclusion plutôt que d’intégration ne change rien, c’est en travaillant à la production d’une praxis commune d’apprentissage et de socialisation, en « tricotant du commun » – parents, enseignants, administration, élèves en situation de handicap ou pas, etc. – que l’institution se dépassant elle-même devient inclusive, ce qui peut entraîner transformations pédagogiques, organisationnelles, administratives, etc. Il ne s’agit plus seulement d’insérer des élèves dans une institution inchangée, pour augmenter l’accès à celle-ci.

Travailler à la désinstitutionnalisation ce n’est pas d’abord abattre les murs des instituts socio-médicaux, même si celle-ci a cet effet. C’est d’abord travailler au changement institutionnel qui peut permettre une émancipation des personnes en situation de handicap qui, après tout, ne sont que des citoyens comme les autres !

Yves Bruchon


[1] Nations Unies, Conseil des droits de l’homme, quarantième session, 25 février-22 mars 2019.

[2] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, p 399-400

[3] Romuald Bodin, L’institution du handicap, p 51

[4] Idem, p 49

[5] Voir à ce sujet : Robert F. Murphy, Vivre à corps perdu, Plon.

[6] Romuald Bodin, opus cité, p 51

[7] Idem, p 53

[8] Idem p 53

Plus vert que moi, tu meurs !

Yves Bruchon

Que le dérèglement climatique soit un fait, qu’il soit un danger imminent, qu’en conséquence de quoi il soit urgent d’agir, cela ne peut être remis en cause. Mais la façon d’en parler pose problème ou du moins interroge quant à la nature du débat public actuel, notamment à travers la signification d’un appel tel que celui de « l’affaire du siècle », à travers aussi la signification du mouvement des « jeunes » – scolarisés, qui plus est – pour « sauver le climat ». Ce qui conduit à interroger la fonction politique des discours à propos des deux « mouvements » cités.

L’appel de l’affaire du siècle, qui peut avoir la vertu de rappeler l’urgence du combat climatique, s’adresse d’abord à l’état, aux états, accusés de négligence, de passivité, accusés de ne rien faire.

Et, certes, il n’est pas inutile de rappeler que la question climatique est une question politique et non une question de morale individuelle. Mais cette démarche illustre aussi l’impasse politique dans laquelle nous sommes acculés.

D’un côté, une verticalité qui définit un fonctionnement social marqué par la présence d’un « état stratège » qui, en tant que tel, s’il le veut, développe des politiques qui ont une prise sur le cours des évènements. Pour dire vite : le concept d’Etat stratège fait référence à l’intervention de l’Etat dans la vie économique du pays en vue de l’organiser afin de définir des domaines de priorité à développer, et d’organiser une aide adaptée à ces secteurs.

De l’autre, une horizontalité qui constate une sérialité des individus sommés de développer des démarches personnelles vertueuses voire ascétiques et, au mieux, de participer à des réseaux de consommateurs (AMAP par exemple) qui, s’ils regroupent producteurs et consommateurs, ne rompent pas avec une sérialité qui laisse chacun face à sa consommation.

Certes, des actions telles que les ZAD représentent des résistances et à la verticalité et à l’horizontalité sérielle. Mais, outre qu’elles sont rares, de telles actions se situent en retrait du champ politique défini par cette problématique de la non articulation verticalité / horizontalité sérielle. Elles relèvent trop souvent de ce que Albert Hirschman appelait « exit » pour signifier le retrait, voire l’indifférence ou même la démobilisation.

C’est de cette incapacité à articuler ces deux dimensions que nait l’impuissance politique contemporaine, c’est-à-dire une impuissance à produire collectivement du commun, du moins si par politique on entend cette activité de délibération par laquelle des hommes s’efforcent de déterminer ensemble ce qui est juste, ainsi que la décision et l’action qui procèdent de cette délibération collective.

Cette impuissance laisse la place à cette double croyance en la puissance de l’Etat qui doit tout pouvoir et en la puissance de l’individu quand il se nomme consommateur. Le bénéfice de cette double croyance est évidemment de ne pas désigner une logique qui n’est pas celle de l’économie en soi, de la productivité, de la croissance, mais celle du capitalisme dans sa recherche de maximisation du profit par l’exploitation de toute ressource naturelle ou humaine.

Certes, il vaut mieux tenter de dire que justice sociale et justice climatique ne sont pas antinomiques que de dire que la fin du monde étant proche, la justice sociale devient secondaire, voire subalterne (ou l’inverse, que la fin du monde n’étant pas assurée, on s’en occupera dans un second temps), mais ce qu’il faut poser comme préalable c’est la nécessité de retrouver une puissance politique qui permette d’articuler collectif et singularités individuelles pour produire du commun citoyen.

Si « il apparait de plus en plus clairement que les niveaux actuels d’inégalités de revenus et de richesses ne sont ni tenables en démocratie, ni efficaces du point de vue du fonctionnement de l’économie, (…) les plus modestes connaissent nécessairement davantage de contraintes pour accéder aux ressources environnementales marchandes comme l’énergie ou une alimentation de qualité, mais également aux biens non marchands, tels qu’un air propre, des sols non pollués et un territoire résilient face aux tornades et aux sécheresses » (Lucas Chancel, Insoutenables inégalités, pour une justice sociale et environnementale, Paris, Les petits matins). Injustices sociales et injustices environnementales ont donc partie liée. Mais, à laisser les mêmes causes produire les mêmes effets, non seulement la lutte contre ces effets est vaine, mais elle se trompe dans l’imputation des responsabilités – on se souvient de ce dessin (de Luc Tesson pour le Zig-zag blog) paru au moment de la COP 21 où un président de séance déclare : « bon il faut sauver la planète mais sans contrarier le système qui la détruit. Quelqu’un a une idée ? ».

On peut au moins formuler l’hypothèse que « la pensée de l’espèce (species-thinking), le dénigrement de l’humanité, l’autoflagellation collective indifférenciée, l’appel aux consommateurs à corriger leurs attitudes et d’autres pirouettes idéologiques ne servent qu’à dissimuler le conducteur », lequel conducteur est la logique de développement d’un mode de production, le capitalisme. Ce n’est pas l’humanité, le genre humain, tout le monde donc personne qui est responsable, mais ceux qui tirent profit du « réchauffement climatique à l’ère du capital » (pour reprendre le sous-titre du livre d’Andreas Malm L’anthropocène contre l’histoire, le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris La fabrique éditeurs). Certes, cela ne change rien à la gravité des problèmes ni à l’urgence de mettre en œuvre des solutions, mais cela change la nature de ces solutions, parce que cela change les causes de la crise écologique. Il ne peut y avoir lutte contre les inégalités, redistribution, justice sociale, si on continue à raisonner en termes de « pensée de l’espèce » et non en termes de rapports sociaux. « Présenter certaines relations sociales comme des propriétés naturelles de l’espèce n’a rien de nouveau. Déhistoriciser, universaliser, éterniser et naturaliser un mode de production spécifique à une époque et à des lieux donnés sont des stratégies classiques de légitimation idéologique. Elles bloquent toutes perspectives de changement. Si le productivisme (business-as-usual) est le résultat de la nature humaine, comment peut-on imaginer quelque-chose de différent ? Il est parfaitement logique que les partisans de l’anthropocène et les modes de pensée associées soutiennent de fausses solutions qui évitent la remise en question du capital fossile ou prêchent la défaite et le désespoir » (Andreas Malm).

 

Se développe le grand récit de l’anthropocène pour montrer que l’humanité est fondamentalement coupable, surtout les générations qui n’ont pas voulu enrayer les dérèglements écologiques, sans doute trop occupées à défendre leurs intérêts à court terme, leurs statuts et leur bienêtre.

Et nous retrouvons notre deuxième interrogation, celle sur la signification du mouvement des « jeunes » concernant le climat ou plus exactement sur le discours à propos de ce mouvement.

C’est sans doute parce qu’ils étaient prisonniers d’une idéologie droite / gauche, voire ‘’lutte de classes », parce qu’ils étaient plus libertaires que responsables, parce que, finalement, ils sont rentrés dans le rang et ont choisi l’intégration au système et l’adhésion à un mode de vie reposant sur le productivisme et la compétition (et on pourrait allonger la liste de ce type de ‘’parce que »), que les générations précédentes – dont la plus coupable est celle des ‘’babyboomers », soixante-huitards et, en même temps, parfaitement intégrés – ont laissé s’installer, sans réactions excessives, et se développer une logique de destruction des ressources naturelles.

Par-delà toute appréciation qu’on pourrait porter sur ce diagnostic, on doit s’interroger sur le discours idéologique qui le produit. Juste deux pistes : la première sur l’insistance politique actuelle concernant non les identités seulement mais surtout les appartenances comme clefs de compréhension politique, la deuxième sur une double réduction : celle des problèmes écologiques aux problèmes de climat, celle de l’analyse du (des) pouvoir(s) à la gouvernance ; les deux se retrouvant pour minimiser la politique.

Cette double réduction, de l’écologie au climat (ou plus récemment au plastique !) et du politique à l’expertise, de la politique à la gouvernance s’inscrit dans la recherche certes parfois conflictuelle d’un consensus fondé sur un point aveugle, sur ce qui voudrait passer pour une évidence, à savoir qu’il n’y a pas d’alternative possible au capitalisme, voire qu’on ne peut avoir aucune stratégie de résistance…

On peut lire alors dans cette admiration béate pour la lucidité des ‘’jeunes » – admiration qu’on ne retrouve pas si ces mêmes jeunes défilent contre la réforme du lycée ! – une critique contre l’ancienne façon de faire de la politique et en particulier de tout ce qui peut rappeler un clivage gauche / droite en tant que ce clivage traduit que ce qui fait le politique, c’est le dissensus.

La référence aux appartenances est à la fois le symptôme et la cause de la difficulté, ici de la gauche, à mener une critique conséquente du capitalisme, difficulté qui peut s’expliquer par l’évolution du capitalisme qui les rend les choses plus complexes et moins claires qu’au temps des manufactures d’épingles, mais aussi qui s’explique par l’abandon du champ politique au profit du champ sociétal – et les débats actuels sur l’écologie se focalisent sur le sociétal bien plus que sur le politique. « Plus vert que moi tu meurs » ne peut tenir lieu de pensée politique parce que, du champ sociétal ne peut être produite aucune analyse des chaînes de causalité qui nouent la production d’inégalités et d’injustices.

Il s’agit donc de retrouver ou plutôt de trouver une pratique politique instituante qui d’une part soit l’affaire de celle ou celui qui, quel que soit son statut ou son métier, désire ou souhaite prendre part à la délibération publique, qui d’autre part institue le juste comme ce qui coïncide avec le bien commun que doit viser la délibération publique et qui enfin soit une pratique de gouvernement des communs par les collectifs qui les font vivre (voir Pierre Dardot et Christian Laval, Commun Essai sur la révolution au XXIe siècle, 2015)

Autrement dit, la politique est l’espace de conflits sur les fondamentaux sociaux et comme le signale Chantal Mouffe, « les questions politiques ne sont pas de simples problèmes techniques susceptibles d’être résolus par des experts. En vérité, les questions politiques impliquent toujours des décisions qui exigent que l’on fasse un choix entre plusieurs options en conflit ». Le monde social, est un monde pluraliste, « avec les conflits qu’entraîne ce pluralisme » (Chantal Mouffe, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016, Londres, Routledge, 2005).

Yves Bruchon

Réflexion sur un mouvement social (l’ainsi nommé « gilets jaunes »). Politique contemporaine et Spinoza!

De quoi les « Gilets Jaunes » sont-ils le nom (pour reprendre une expression fort usée) ? De la révolte de ce que Spinoza aurait appelé une «multitude serve» ou d’une multitude tenue en servitude. Qu’est-ce à dire ? D’une part, cette multitude occupe la position de vaincus dans la guerre économique. Souvenons-nous de cette déclaration du milliardaire américain Warren Buffet : «il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner». Si on ajoute à cela la constatation que l’évolution des emplois dessine comme un désert entre les emplois qualifiés (très qualifiés) et les emplois très peu qualifiés, on aura une idée de cette situation de vaincus de la guerre économique. D’autre part, cette multitude fait aussi les frais de la guerre idéologique et culturelle dont l’issue est l’hégémonie non seulement des puissances économiques qui affirment qu’il n’y a pas d’alternative possible, ni économiquement ni politiquement ni institutionnellement, mais aussi des «sachants» et des détenteurs du goût et du bon goût, de la bienséance. Dans ces conditions, s’inscrit une domination qui peut être une véritable capture de la puissance d’être des travailleurs ou des potentiels travailleurs, c’est-à-dire de tout le monde, dans une subordination de cette puissance à celle des dominants. On arrive à une domination qui attache le désir du travailleur au désir-maître de l’employeur, ou plutôt du patronat en général, pour s’en tenir à un système et non à des individus. Ce qui est en cause c’est une «dépossession d’œuvre» «dépossession d’autorat» par capture de la subjectivité, des désirs des travailleurs[1].

Dans ce contexte, une société qui consacre les uns et massacre les autres, symboliquement ou réellement, mérite-t-elle à son tour le nom de société ? Elle est bien plutôt un désert ou une solitude, pour parler comme Spinoza, dans laquelle les hommes luttent pour survivre et sont en perpétuelle compétition pour être les gagnants du système[2]. Et l’indignation entraine la révolte. Mais une révolte à la mesure de cet asservissement. «Vouloir donc faire toutes choses à l’insu des citoyens, et ne vouloir pas qu’ils en portent de faux jugements et qu’ils interprètent tout en mal, c’est le comble de la sottise. Et ce n’est pas une chose surprenante que le vulgaire reste étranger à la vérité et qu’il manque de jugement, puisque les principales affaires de l’État se font à son insu, et qu’il est réduit à des conjectures sur le petit nombre de celles qu’on ne peut lui cacher entièrement. Que le vulgaire soit incapable de modération, qu’il devienne terrible dès qu’il cesse d’avoir peur, j’en conviens ; car il n’est pas facile de mêler ensemble la servitude et la liberté»[3]. Ce qui explique et la légitimité de la révolte des « gilets jaunes » et ses caractères parfois, souvent, insupportables.

Tout le monde s’accorde à dire que les revendications des « gilets jaunes », depuis l’augmentation du pouvoir d’achat jusqu’aux demandes de plus de démocratie institutionnelle, sont pertinentes. Certes et nous ne le contestons pas, mais nous faisons l’hypothèse suivante : elles sont paradoxalement prises dans une logique du maintien en l’état de l’ordre social parce qu’elles émanent d’une multitude qui, dans sa révolte, revendique de persévérer dans son état (et non dans son être, pour reprendre une forte distinction spinoziste). Persévérer dans son état c’est persévérer dans ses habitudes, et «lorsque nous avons remis à un autre la liberté et le pouvoir de nous défendre, nous ne dépendons plus que de sa volonté et nous n’avons plus que sa force pour nous protéger»[4].

C’est, justement, cette force qui fait défaut et ne protège plus, d’où le sentiment d’abandon, de trahison, de déclassement, devenu effectif, qui anime nombre d’actes des gilets jaunes. Persévérer dans son état est une demande de rétablissement de la sécurité, sécurité de pouvoir continuer à vivre sur un mode de distinction d’avec encore plus mal lotis, sécurité de croyances non remises en cause, sécurité d’habitudes qui couvrent d’une méconnaissance bienfaisante la servitude volontaire qui promet et permet le bonheur et me garantit des droits et la liberté «déterminée par les édits du souverain, en même temps qu’elle est garantie par son autorité». Et, au fond, l’analyse sociale «spontanée» produite par le mouvement des « gilets jaunes » est la même, certes inversée et en miroir quand elle légitime une révolte, que celle proposée par divers courants du néolibéralisme[5], et qu’on peut résumer ainsi : le social n’est pas structuré par le rapport entre classes sociales et encore moins par leur lutte. Les contradictions sociales ne renvoient pas à l’exploitation constitutive du travail salarié et encore moins aux discriminations subies par les femmes et les minorités sexuelles ou racisées : elles s’apparentent plutôt à une forme de parasitisme qui prive le peuple du fruit de son honnête labeur. Modelé sur les privilèges dont les révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle réclamaient l’abolition, le tort que dénoncent les idéologues néolibéraux réside dans la ponction que de nouvelles catégories de privilégiés opèrent sur les richesses créées par les contribuables qui se lèvent tôt et travaillent dur[6]. D’où une certaine notion du peuple, d’où l’inutilité, d’un côté comme de l’autre, des corps intermédiaires (autres que élus locaux ?), d’où surtout l’ambigüité de la revendication de l’augmentation du pouvoir d’achat, sans que la hausse des salaires ne soit convoquée, d’où l’étrange mansuétude vis-à-vis du patronat – le siège du MEDEF n’a jamais été la cible des manifestations !

Alors, le mouvement des gilets jaunes est un mouvement éminemment contradictoire, un fleuron du «en même temps» : en même temps un mouvement de révolte, de résistance, de demande d’une nouvelle répartition des richesses, de demande de nouvelles légitimités et de nouvelles façons de produire celles-ci, et, en même temps, un mouvement réactionnaire, pris dans les rets de la pensée conservatrice néolibérale.

Cet «en même temps» le rend, potentiellement mais non fatalement, réceptif aux théories complotistes, à la désignation d’un bouc émissaire, et même de plusieurs ; dans la difficulté à choisir un ou des représentants, le rend réceptif à l’attente du chef qui viendra incarner le mouvement ; dans sa vindicte contre l’Etat qui ne protège plus le peuple, le rend réceptif à l’émergence d’un état fort qui pourrait rétablir la force qui protège, etc.

Potentiellement et non fatalement, avons-nous dit, parce qu’il existe une autre possibilité : que cette révolte se transforme en puissance de la multitude libre (toujours pour parler en termes spinozistes) ; c’est-à-dire en force réellement constituante et non pas dépendante des concessions que les organisations d’état constituées voudront bien lui concéder – genre Référendum d’Initiative Citoyenne.

Puissance de la multitude s’entend quand les individus persévèrent dans leur être (et non dans leur état) ; persévérer dans son être, cela veut dire affirmer sa puissance à être autonome, vouloir tendre non vers une autarcie, mais vers une moins grande dépendance, une plus grande autodétermination pour ne plus être les jouets des habitudes, des passions, des croyances qui s’imposent dans l’immédiateté ; c’est suivre sa loi pour ne plus être sous la juridiction d’autres, ne pas céder sur son désir et affirmer sa singularité. Donc agir de plus en plus contraint par des idées adéquates plutôt que par divers modes d’imagination. Les idées adéquates ne sont pas dites telles parce qu’elles correspondraient à la réalité, mais elles disent quelque chose de la réalité parce qu’elles sont produites sous un régime de vérité, donc de complexité. Tout individu tend à persévérer dans son être, s’il n’en est pas empêché, mais aucun ne le peut seul sans se « combiner » avec d’autres individus et s’intégrer dans un ensemble plus vaste. Persévérer dans son être suppose de nouer des alliances avec d’autre êtres humains ne serait ce que par crainte d’être soumis à une puissance supérieure à la mienne, ou mu par l’espérance qu’à plusieurs on peut combiner sa puissance avec celle des autres et donc l’augmenter d’autant.

Cette alliance produit donc du commun, des communs, règles de vie en commun, lois, mœurs, us et coutumes, mais aussi partage légal des biens, etc. Ceci définit une souveraineté de la multitude, souveraineté politique qui tend à organiser la vie en commun – valeur instituante de cette souveraineté. Cette souveraineté doit s’instituer dans des organisations, des processus constitutionnels et doit être traduite en termes de forces et organisations constituées.

Il y a démocratie parce qu’il y a tension entre l’instituant de la multitude libre qui persévère dans son être en produisant des communs et des droits et l’institué des instances et organisations constituées (dont l’arrangement peut prendre plusieurs formes) qui ont tendance à persévérer dans leur état. Le constitué doit traduire (et non pas le représenter) le constituant qui le conteste sans fin. C’est ce jeu de traduction et possible trahison qu’on appelle démocratie qui n’est ni participative, ni représentative. Les élections ne désignent pas les représentants de la multitude, mais ceux qui devront être les meilleurs traducteurs possibles.

Pour le dire autrement, une démocratie est le jeu permanent d’un écart entre le constitué (lois articulées autour d’une constitution, du moins dans un état de droit et institutions de la vie démocratique autour de la séparation des pouvoirs) et le constituant (droits revendiqués par la multitude dans les débats et confrontations des singularités constitutives de cette multitude et qui constitue la puissance et la souveraineté de la multitude libre). Le constitué ne représente pas cette souveraineté, il n’en est que la traduction, forcément plus ou moins fidèle, et donc révisable à périodes fixes par des élections qui jugent de la plus ou moins bonne qualité des traducteurs.

Deux conditions requises.

La première plutôt du côté du « constitué ».

D’une part que le constitué n’asservisse pas le constituant et ne l’empêche pas, d’autre part qu’il ne veuille pas jouer les deux rôles (et donc, dans le cas présent qu’il ne confonde pas débat et consultation, ceci dit sans préjuger d’une possible évolution de ces débats-consultations vers des assemblées citoyennes). Il peut, par ailleurs et légitimement, chercher une meilleure participation des citoyens à l’exercice du pouvoir constitué, mais son rôle est surtout de laisser s’organiser l’espace public[7], voire de garantir cette organisation, en donnant les moyens aux associations, syndicats ou autres d’organiser des confrontations citoyennes, mais aussi en organisant, en mettant à disposition des lieux (maisons du peuple ?) des temps où se tiennent des assemblées (sans doute tirées au sort) sans intervention d’autorités constituées, mais dans une mise en relation avec des experts (sans pouvoirs), dans un souci, non de donner des avis, mais, par confrontation des singularités, par confrontation des singularités et du complexe des savoirs nécessaires, d’élaborer du commun fondateur d’une souveraineté à traduire constitutionnellement. Et, évidemment, non pas les réseaux sociaux mais les moyens numériques peuvent être mis à contribution.

Ce commun pourrait être porté aux différents niveaux territoriaux et pourquoi pas, au niveau d’une assemblée constituante (tirée au sort). Une telle assemblée n’est pas l’intégration dans le constitutionnel d’une forme de participation citoyenne – ce n’est pas elle qui fait les lois et en contrôle l’exécution – c’est la reconnaissance du caractère démocratique d’un état qui laisse s’élaborer comme la condition même de la vie démocratique, une souveraineté, dont on ne peut dire, à l’avance de quoi elle est capable.

La seconde, plutôt du côté du « constituant ».

Que le constituant soit bien élaboration de communs et non pas seulement surgescence de revendications particulières, aussi pertinentes soient elles. Ce qui suppose un espace public qui le permette, le structure, mais aussi un changement dans le régime de vérité.

D’un côté, comme de l’autre, ce régime est, actuellement, caractérisé par la formule « ça ne se discute pas ». C’est le cas, du côté de l’état constitué, sous la forme « garder le cap, mais faire de la pédagogie ». Les « sachants » définissent un cap, présenté comme un vrai absolu (et non comme un commun) qu’il faut expliquer et faire comprendre (et admettre) aux citoyens.

C’est le cas du côté des porteurs de révolte sociale (ici et maintenant les ainsi nommés « gilets jaunes », mais pour d’autres aussi) dans une logique victimaire, marquée par le fait qu’être victime rend incontestable.

Le principe de discussion, de polémique, de dissensus doit être régi par un autre régime de vérité qui s’apparente à celui résumé par le titre de Jürgen Habermas « l’éthique de la discussion »[8], non que le but soit le consensus, mais, et c’est ce qui signe la liberté et la puissance de la multitude, que les idées adéquates sont produites par un régime de vérité et de complexité, c’est ce qui les rend émancipatrices.

Pour en revenir à l’actualité immédiate, si, d’un côté, l’état abandonne l’idée qu’il est forcément dans le vrai, et donc ne s’oppose pas au dépassement du « grand débat » de consultation en possible espace public de délibération et d’élaboration démocratique, si les gilets jaunes quittent leur posture victimaire qui leur fait prendre la partie pour le tout (ici le tout étant un peuple mythifié qui ne serait pas traversé par des contradictions, des diversités, etc.), alors, peut-être, on peut avoir cette double transformation qui fonderait un nouveau régime démocratique dans la dialectique constituant / constitué (instituant / institué).

Il n’y a de citoyenneté que dans la revendication de droits, encore faut il que ces droits soient l’expression d’une souveraineté émancipatrice.

[1] Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude, Marx et Spinoza, Paris, la fabrique éditions, 2010 ;

[2] Chantal Jaquet in La méritocratie ou l’envers de la démocratie, AOC media

[3] Spinoza, Traité théologico-politique, chapitre 16

[4] Traité théologico-politique, Chapitre 16, Traduction C. Appuhn, GF p 269.

[5] Voir Serge Audier, Néo-libéralismes, une archéologie intellectuelle, Paris, Grasset, 2012, pour les sens à attribuer à ce terme.

[6] Voir Solidarité mélancolique : la gauche et les gilets jaunes, Michel Feher, AOC.media, 22 .01 .19

[7] Sur cette notion voir Estelle Ferrarese, Ethique et politique de l’espace public, Jürgen Habermas et la discussion, Paris, Vrin 2015.

[8] Voir Jürgen Habermas, De l’éthique de la discussion, Flammarion Champs, 2013 (1991 pour la première parution).